Guerre à Gaza : pourquoi le soutien massif de l'Assemblée générale de l'ONU à l'adhésion de la Palestine est un tournant, malgré le veto américain

Une résolution appelant le Conseil de sécurité à laisser les Palestiniens devenir des membres à part entière des Nations unies a été approuvée par 143 des 193 Etats membres, vendredi, malgré la vive colère d'Israël.
Article rédigé par franceinfo
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L'ambassadeur palestinien à l'ONU, Riyad Mansour, lors de l'Assemblée générale des Nations unies, à New York (Etats-Unis), le 10 mai 2024. (CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

"Je me suis tenu des centaines de fois à cette tribune, mais jamais pour un vote plus important qu'aujourd'hui, historique". L'ambassadeur palestinien à l'ONU, Riyad Mansour, avait la voix serrée par l'émotion, vendredi 10 mai, en s'exprimant à la tribune, à New York (Etats-Unis), avant le vote d'une résolution proposant de reconnaître que l'Autorité palestinienne mériterait d'être membre à part entière de l'Organisation des nations unies.

Au total, 143 des 193 pays membres ont voté pour, dont la France. Neuf pays, dont les Etats-Unis et Israël, ont voté contre, et 25 se sont abstenus, tels le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie ou l'Ukraine. Cette résolution, présentée par les Emirats arabes unis, "établit que l'Etat de Palestine devrait être autorisé à [déposer sa candidature d'adhésion] au statut de membre" et "recommande que le Conseil de sécurité réexamine la question favorablement". 

Elle exhorte donc directement le Conseil de sécurité à revoir sa copie concernant l'adhésion pleine et entière des Palestiniens à l'ONU, dont ils sont aujourd'hui membres observateurs, alors que les Etats-Unis bloquent cette requête depuis 2011. La diplomatie américaine a de nouveau recouru à son droit de veto sur cette question le 18 avril, réitérant son soutien à Israël. Les deux pays ont d'ailleurs prévenu vendredi que si la question retournait au Conseil de sécurité, il y aurait "un résultat similaire à avril".

Un message envoyé à Israël et aux Etats-Unis

Cette résolution ne revêt donc qu'une valeur symbolique, mais constitue un petit événement sur le plan diplomatique, comme l'a affirmé l'ambassadeur des Emirats arabes unis, Mohamed Issa Abushahab, qui a déclaré qu'elle aurait "un impact important sur l'avenir du peuple palestinien". Pour autant, elle "ne rend pas justice à l'Etat de Palestine", estime l'ambassadeur. Car la Palestine conserve son statut "d'Etat non membre observateur", qu'il possède depuis 2012, et n'a donc pas le droit de voter les résolutions de l'Assemblée générale, ni de proposer des candidats aux agences de l'ONU.

Mais même si l'Assemblée générale ne peut court-circuiter le Conseil de sécurité, ce vote massif prouve que, sans le veto américain, les Palestiniens auraient la majorité des deux-tiers nécessaire pour pouvoir déposer une candidature. Il témoigne également de l'isolement croissant d'Israël sur la scène internationale. Même si ces mesures sont largement symboliques, "c'est le symbole qui est important", assure à l'AFP Richard Gowan, analyste à l'International Crisis Group, évoquant un "message clair" ainsi envoyé aux Israéliens et aux Américains.

Alors que l'Allemagne et l'Italie se sont abstenues, signe que l'Union européenne apparaît très divisée sur la question, la France a fait le choix de soutenir le texte. Membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, Paris rompt ainsi publiquement avec la position des Etats-Unis. "Il est temps d'inscrire l'action des Nations unies dans la perspective d'un règlement du conflit israélo-palestinien, sur la base de la solution des deux Etats. Celle-ci est la seule à même de répondre aux besoins de sécurité d'Israël, ainsi qu'aux aspirations légitimes des Palestiniens à un État", a ainsi déclaré Nicolas de Rivière, ambassadeur de France auprès des Nations unies, dans son discours vendredi. Lors du vote au Conseil de sécurité, en avril, il s'était également prononcé en faveur d'une adhésion peine et entière de la Palestine.

L'Australie, qui s'aligne habituellement sur les positions américaines, a également marqué une inflexion de sa ligne diplomatique en soutenant l'adhésion de la Palestine à l'ONU. Sa ministre des Affaires étrangères, Penny Wong, a déclaré que son pays était désormais ouvert à la reconnaissance de l'Autorité palestinienne au cours d'un processus de paix, "et pas nécessairement à la fin du processus de paix", comme l'a repéré le Guardian. Le quotidien britannique y voit un changement "modeste, mais significatif".

Depuis le blocage américain de l'adhésion de la Palestine à l'ONU au Conseil de sécurité le 18 avril, "la Barbade, la Jamaïque et Trinité-et-Tobago sont venus s'ajouter à la liste des pays qui ont reconnu de façon bilatérale l'Etat palestinien, soit 144 à ce jour", relève Le Monde

L'ouverture de nouveaux droits

Le texte octroie sans attendre, "à titre exceptionnel et sans que cela constitue un précédent", une série de "droits et privilèges supplémentaires" aux Palestiniens à partir de la 79e session de l'Assemblée générale de l'ONU, en septembre. Il s'agit principalement de droits protocolaires. La mission palestinienne pourra désormais siéger à l'Assemblée générale parmi les autres États par ordre alphabétique, plutôt que d'occuper son siège actuel d'observateur au fond de l'hémicycle.

Les diplomates palestiniens auront aussi le droit de présenter des propositions et des amendements, ils pourront être élus à des postes officiels dans l'ensemble de l'Assemblée et dans les commissions, et ils auront le droit de s'exprimer sur les questions relatives au Moyen-Orient. Ils pourront aussi faire des déclarations au nom de groupes de nations au sein de l'assemblée.

La résolution a toutefois été largement édulcorée ces derniers jours, dans le but d'obtenir un maximum de votes en sa faveur. Comme le souligne Le Monde, "la version d'origine du texte prévoyait d'accorder aux Palestiniens, qui occupent un siège de membre observateur depuis 2012, le droit de vote". Ce point a été abandonné "pour permettre de rallier le plus grand nombre de soutiens et adresser un message politique fort au Conseil", observe le quotidien. 

"En substance, cela donne aux Palestiniens les airs d'un membre de l'ONU, mais sans les attributs fondamentaux d'un véritable membre, à savoir le droit de vote et le droit de se présenter au Conseil de sécurité", résume Richard Gowan, directeur des Nations unies à l'International Crisis Group, dans le Guardian

Colère d'Israël et des républicains américains 

Malgré le peu d'avancées concrètes accordées à la Palestine par ce texte, il constitue un net changement de paradigme, qui a provoqué la colère de l'ambassadeur israélien à la tribune de l'ONU. "Vous déchiquetez la charte des Nations unies de vos propres mains", a lancé Gilad Erdan, en broyant la couverture du document avec une déchiqueteuse à papier. "Honte à vous !", a-t-il insisté, ajoutant : "Aujourd'hui, vous accueillez un État terroriste dans vos rangs. Vous avez ouvert les Nations unies au nazisme moderne. Cela me rend malade." 

Israël a par ailleurs demandé vendredi soir aux États-Unis de réduire leur financement de l'ONU, en réaction à ce vote. Un groupe d'élus républicains au Sénat américain, où ils sont minoritaires, a même annoncé qu'il allait présenter un projet de loi en ce sens. "Les États-Unis ne devraient pas accorder de crédibilité à une organisation qui encourage et récompense activement le terrorisme. En accordant un quelconque statut à l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) aux Nations unies, c'est exactement ce que nous ferions", a déclaré le sénateur Mitt Romney dans un communiqué. "Notre législation mettrait fin au financement des contribuables américains à l'ONU si celle-ci accorde des droits et des privilèges supplémentaires à l'Autorité palestinienne et à l'OLP", prévient-il.

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