Antisémitisme : pourquoi le conflit israélo-palestinien déchaîne-t-il tant de passions en France ?

Les récents débordements en marge de manifestations pro-palestiniennes suscitent l'inquiétude de la communauté juive. Y a-t-il une montée de l'antisémitisme en France ? Francetv info a interrogé Michel Wieviorka, sociologue.

Un rassemblement du Conseil représentatif des institutions juives de France, le 31 juillet 2014, à Lyon (Rhône).
Un rassemblement du Conseil représentatif des institutions juives de France, le 31 juillet 2014, à Lyon (Rhône). (ROMAIN LAFABREGUE / AFP)

Y a-t-il une montée de l'antisémitisme en France ? Est-ce le retour de la haine des juifs ? Les récentes manifestations pro-palestiniennes et les débordements antisémites qui les ont émaillées suscitent l'inquiétude au sein de la communauté juive. Qu'en est-il réellement ? Pourquoi le conflit israélo-palestinien suscite-t-il autant de passions en France ?

Francetv info a interrogé Michel Wieviorka, sociologue. Il est notamment l'auteur de L’Antisémitisme expliqué aux jeunes (Seuil,‎ 2014) et de L'antisémitisme est-il de retour ? (Larousse,‎ 2008). 

Francetv info : Après les débordements qui ont entouré les manifestations pro-palestiniennes et les tentatives d'attaques contre certaines synagogues, de plus en plus de juifs expriment leurs inquiétudes. Ont-ils raison d'avoir peur en France ?

Michel Wieviorka : Ils ont raison d'avoir peur, mais il ne faut pas mettre tous les juifs de France sur le même plan. Ceux qui ont le plus de raisons d'avoir peur, ce sont les juifs les plus visibles dans l'espace public, par exemple ceux qui portent la kippa. Cela concerne aussi les juifs qui vivent en communauté, dans des quartiers avec synagogues, écoles privées juives, lieux culturels, commerces, etc. Ils peuvent être la cible d'attaques, les plus marquantes récemment étant celle du musée juif de Bruxelles et celle contre l'école juive à Toulouse, prise pour cible par Mohamed Merah

Mais la France n'a pas le monopole de l'antisémitisme. Bien entendu, il y a des spécificités historiques et culturelles, mais on observe de l'antisémitisme partout où il y a eu du christianisme et des musulmans, ce qui représente une sacrée partie du monde.

Au-delà des menaces de violences réelles, il existe un deuxième niveau d'inquiétude plus diffus. Les juifs de France ne se sentent plus autant à leur aise que dans les années 1970 et 1980. Ils sont sous tension, dans l'instabilité et l'inquiétude.

Pourquoi ne se sentent-ils plus à leur aise au sein de la société française ?

Il s'était mis en place un modèle français nouveau dans les années 1960 et 1970 qui a bien fonctionné pour les juifs de France et qui aujourd'hui patine. Après la seconde guerre mondiale et la découverte de la barbarie contre les juifs, l'antisémitisme ne pouvait plus, comme disait Sartre, être tenu pour une opinion, mais il devait être tenu pour un crime. Les juifs se sont sentis un peu mieux protégés.

Par ailleurs, le catholicisme d'après 1945 a opéré un virage considérable : le vieil antijudaïsme chrétien qui considérait les juifs comme un peuple déicide a pratiquement été éliminé. Autre paramètre, la création d'Israël en 1948, qui a modifié considérablement la donne. Dans les années 1960-1970, l'image de l'Etat hébreu était très positive dans le monde entier, y compris en France, y compris à l'occasion de la guerre des Six Jours (1967) et pendant la guerre du Kippour (1973).

Dans ce contexte, un nouveau modèle se met en place pour les juifs de France. D'abord, la démographie change considérablement puisque beaucoup de juifs arrivent d'Afrique du Nord avec la décolonisation, des personnes vivant plutôt en communauté. Si, auparavant, les juifs de France entraient dans le modèle dit républicain (citoyens en société, pratiquant leur culte en privé), à cette époque, ils deviennent plus visibles et certains vivent au sein de communautés avec des écoles, des synagogues, des institutions culturelles... Par ailleurs, les attentats de la rue Copernic (1980) et de la rue des Rosiers (1982) donnent lieu à des manifestations massives qui soudent d'autant plus la communauté juive. Les juifs existent comme identité particulière dans l'espace public. Ils sont aussi de plus en plus susceptibles de marquer leur attachement à Israël, un attachement qui ne pose pas de problème en France, jusqu'au début des années 1980. 

Qu'est-ce qui a changé la donne ?

L'image d'Israël va se dégrader très nettement à partir de 1982 et de l'opération Paix en Galilée. L'armée israélienne pénètre au Liban, Arafat et ses proches quittent ce pays, Israël n'obéit pas aux Nations unies. Par ailleurs, des milices chrétiennes assassinent des centaines, voire des milliers de Palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila. Et l'armée israélienne est accusée d'avoir au moins laissé faire.

Les vingt ans qui vont suivre vont affaiblir l'image positive qu'Israël pouvait avoir dans l'opinion publique. Les juifs se retrouvent alors en tension : le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), l'organisation qui est supposée les représenter, leur demande de soutenir inconditionnellement le gouvernement israélien et leur explique que lutter contre l'antisémitisme et défendre Israël, quoi que fasse son gouvernement, c'est un seul et même mouvement. Or, les juifs de France voient bien qu'il y a là un problème…

Parallèlement à cela, l'antisémitisme, qui était presque devenu impossible en France, tant le souvenir d'Auschwitz était prégnant, commence à être moins interdit pour différentes raisons. Le Front national fait siennes des positions révisionnistes ou négationnistes. Ensuite, certains accusent Israël et les juifs en général de tirer profit de ce qui s'est passé pendant la seconde guerre mondiale. Vous avez aussi des campagnes beaucoup plus diffuses qui consistent à dire qu'il n'y aurait aucune raison de ne pas exprimer des opinions sur les juifs. En disant que l'antisémitisme est un crime, on empêcherait l'expression légitime d'une opinion. La culture d'internet pousse à ça. Ces différents éléments jouent d'une telle façon que le parapluie, si l'on peut dire, que constituait le souvenir de la seconde guerre mondiale est affaibli. Tout cela mis bout à bout explique en partie pourquoi le climat est difficile. 

Pourquoi le conflit israélo-palestinien a-t-il aujourd'hui un tel impact en France ?

Il déchaîne des passions parce qu'il vient amalgamer non seulement tous les thèmes que je viens d'évoquer mais aussi des faits historiques. On a toujours regardé ce qu'il se passait au Proche-Orient avec un intérêt particulier. Et il y a en France des populations, pas seulement juives, qui sont susceptibles de s'identifier aux populations du Proche-Orient : si vous êtes d'origine arabe, si vous êtes musulman, vous ne pouvez pas être indifférent à ce qu'il se passe là-bas. Le conflit israélo-palestinien en France concerne directement des gens qui s'identifient à ces populations.

Ce conflit permet d'activer la haine des juifs dans des milieux qui s'identifient aux opposants sur place à Israël, mais aussi dans des milieux qui sont, de façon plus diffuse, anticolonialistes, anticapitalistes et anti-israéliens. Donc cela agite des gens qui sont surtout à l'extrême gauche, mais aussi à l'extrême droite. Cela réactive des thèmes politiques classiques en France. La radicalité la plus visible dans les manifestations récentes était un mélange d'islamisme radicalisé, de gauchisme radicalisé et parfois d'antisémitisme.

Le président du Crif a dénoncé des "pogroms", le terme est très fort... 

Il faut raison garder. Il y a des problèmes, il y a des tensions. Mais ce serait une erreur de croire que nous sommes à la sortie de la République de Weimar et qu'un nouvel Hitler peut émerger ou qu'un parti nazi ou fasciste va emporter les juifs de France. Ces comparaisons historiques n'ont pas lieu d'être. Il faut être très prudent dans le vocabulaire qu'on utilise. Il ne faut pas parler de "pogroms" ou de "Nuit de cristal", comme je l'ai entendu dans la bouche du président du Crif. Il faut se situer au bon niveau pour ne pas attiser les peurs : éviter d'être dans l'excès et ne pas être dans le déni. Il ne faut pas dire qu'il n'y a pas de problèmes, mais un pays comme la France est capable de les affronter. 

Y a-t-il en France un antisémitisme irrémédiable ?

Il faut calmer le jeu. Si l'antisémitisme émerge à nouveau dans certains secteurs de la société française, il a beaucoup décru dans des secteurs où il était un fait important.

Il y a cinquante ou cent ans, l'antisémitisme, c'était une bonne partie de la droite et toute l'extrême droite, c'était les gens qui ont pu se retrouver chez Maurras ou chez Pétain, c'était le nationalisme, c'était le monde chrétien… L'antisémitisme était très important. L'affaire Dreyfus en a montré un exemple. Aujourd'hui, tout cela est tellement en déclin que quand l'extrême droite se pose la question de son rapport aux juifs, Jean-Marie Le Pen continue d'incarner le vieux modèle, mais sa fille prend ses distances. Donc l'antisémitisme est en régression massive dans les secteurs où il était dominant.

En revanche, il renaît dans d'autres secteurs de façon totalement inédite : chez certaines populations issues de l'immigration, dans le milieu des islamistes radicaux et chez certains soutiens de la cause palestinienne. Et on assiste aussi à la réactivation d'un gauchisme anti-israélien car anticolonialiste et antisioniste.  

Par ailleurs, il y a d'un côté la haine de certains vis-à-vis des juifs, et, de l'autre la capacité de l'exprimer et d'en faire quelque chose. Sur ce deuxième point, le gouvernement français a très mal agi. On ne pouvait pas interdire des manifestations pour ensuite les autoriser de façon si confuse... Même chose pour les déclarations si favorables à l'Etat d'Israël et son comportement à Gaza, puis la demande de trêve juste après... Si la République est forte, si on sait gérer les manifestations, il y a moins de problèmes. 

Pourquoi y a-t-il souvent confusion entre antisionisme et antisémitisme ?

Le terme lui-même est confus. Est-on contre l'existence de l'Etat d'Israël ? Contre la politique de son gouvernement ? Ce n'est pas la même chose. Au sein même de l'Etat hébreu, des voix s'élèvent pour critiquer la politique d'Israël. 

Ensuite, la confusion s'opère de différentes manières. Vous avez des gens pour qui le point de départ est la haine des juifs. L'antisionisme va donc être une façon commode d'exprimer sa haine qui va bien au-delà de la question d'Israël. A l'opposé, vous avez ceux qui au départ n'ont pas de préjugés vis-à-vis des juifs, mais qui sont critiques et hostiles à ce que fait Israël et même à son existence. A partir de là, ils vont considérer que les juifs de la diaspora et les juifs d'Israël forment un tout et vont passer de la critique forcenée d'Israël à une haine généralisée. Tout ceci s'autoalimente.