"Projet Pegasus" : "Les autorités de notre pays ne peuvent pas rester indifférentes", alerte Edwy Plenel

Mediapart annoncera sur son site lundi 19 juillet les suites judiciaires qu'il donnera à cette affaire.

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Radio France
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Le président et cofondateur de Mediapart, Edwy Plenel, le 12 mars 2019. (VINCENT ISORE / MAXPPP)

"Les autorités de notre pays ne peuvent pas rester indifférentes", a affirmé dimanche 18 juillet sur franceinfo Edwy Plenel, journaliste, président et cofondateur de Mediapart, alors que de nombreux Etats utilisent un logiciel espion pour cibler des militants, avocats, journalistes et y compris des hommes politiques, selon une investigation planétaire menée par un Consortium international de journalistes crée par Forbidden Stories, auquel participe la cellule investigation de Radio France, mais aussi le Washington Post, le Guardian ou encore le journal Le Monde.

Edwy Plenel fait partie des personnes sélectionnées comme cible par le logiciel espion Pegasus, avec une autre journaliste de Mediapart, Lenaïg Bredoux. Selon lui, la surveillance dont il a fait l'objet correspond au travail fait par Mediapart sur le Maroc. Ce pays "utilise notre travail sur les violences sexistes et sexuelles comme une sorte de cheval de Troie". Il dénonce l'utilisation du logiciel par "des Etats voyous" qui s'en servent "de manière très vaste contre la presse indépendante".

franceinfo : Comment avez-vous appris que votre téléphone a été ciblé par le logiciel espion Pegasus ?

Edwy Plenel : Je l'ai appris par l'enquête du Consortium Forbidden Stories et tous les médias concernés, dont le vôtre. Nous avons accepté, avec Lenaïg Bredoux, qui est une journaliste de Mediapart elle aussi infectée, que nos téléphones soient expertisés. Le résultat, c'est que la technique du laboratoire d'Amnesty International a permis d'établir les dates précises de cet espionnage qui a duré plusieurs mois, en 2019-2020.

Comment expliquez-vous avoir été la cible d'un logiciel espion ?

On peut se dire que nous sommes un journal indépendant et que cela intéresse beaucoup de monde. Mais en l'occurrence, nous avons pu faire des recoupements avec les dates et avec les personnes concernées. L'espionnage de mon téléphone a suivi le retour d'un bref séjour au Maroc où j'avais pris la défense des militants du Hirak, du Mouvement populaire du Rif, qui avaient subi des peines de prison tout à fait injustes. Cet espionnage a correspondu à ce qui se passe aujourd'hui au Maroc, c'est-à-dire des attaques contre la presse indépendante, et notamment contre des journalistes dont nous sommes partenaires, les journalistes du Desk. Omar Radi attend son jugement. Et en fait, nous avons mieux compris. Lenaïg Bredoux, qui a enquêté sur le chef des services de renseignement marocain - donc elle était déjà repérée par cet État autoritaire - est spécialiste des violences sexistes et sexuelles. Donc, notre hypothèse, mais qui appelle évidemment des investigations complémentaires, c'est que cet espionnage avait pour but de voir comment nous travaillions sur ces questions. Et pour utiliser notre travail sur les violences sexistes et sexuelles comme une sorte de cheval de Troie pour monter -ce qui est fait actuellement au Maroc- contre des opposants, contre des journalistes, contre des défenseurs des droits humains, de fausses histoires, qu'on instrumentalise pour mettre en prison des gens, pour porter atteinte à des droits fondamentaux. Donc, c'est très grave. Israël est un Etat militaire, c'est un Etat en guerre. Et en fait, ce logiciel unique qui permet vraiment de posséder votre téléphone, au lieu de l'utiliser contre des terroristes, contre des criminels, est vendu contre espèces sonnantes et trébuchantes à des États voyous qui l'utilisent de manière très vaste contre la presse indépendante, contre les activistes, pour faire du renseignement tous azimut. Sur les 50 000 numéros obtenus par Forbidden Stories, 10 000 ont été exploités par le Maroc. Et aujourd'hui, la situation des droits humains est évidemment problématique.

Avez-vous été surpris d'apprendre que 1 000 personnes sur le territoire français sont possiblement sous la surveillance de services de renseignements marocains ?

Nous faisons notre travail et nous savons toujours que notre première règle doit être de protéger nos sources. Donc, évidemment, cela nous a inquiétés et nous avons pris toutes sortes de précautions renouvelées. Mais cela ne doit laisser personne indifférent. Nous avons demandé à nos avocats d'étudier les suites judiciaires à donner et nous le dirons dès demain matin [Ndlr : lundi 19 juillet] sur Mediapart. Je pense que les autorités de notre pays ne peuvent pas rester indifférentes. Vous voyez bien que c'est la suite de l'alarme d'Edward Snowden. Il avait révélé un espionnage d'Etat à Etat et il avait mis en garde sur ce que permettait cette part d'ombre du digital ou du numérique. Aujourd'hui, on assiste à la privatisation au service d'Etats voyous. Il y a l'Azerbaïdjan. Au Mexique, des journalistes ont été assassinés. Donc il y a là une question fondamentale. On ne peut pas laisser un pays étranger, une puissance étrangère, espionner des citoyens français sans que l'autorité publique de notre pays réagisse. Sur les relations avec le Maroc, j'estime que la puissance publique française doit faire les remontrances qui s'imposent et en tirer des conclusions, de la même manière qu'ils doivent dire des choses à l'Etat d'Israël. L'enquête de Forbidden Stories révèle que dans le cas de l'Arabie saoudite, où les proches de notre confrère Khashoggi qui a été assassiné sur ordre du prince héritier, ont été espionnés.

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