Prix Nobel de la paix à l'OIAC : "Un retour à l'esprit Nobel"

Après l'attribution de la prestigieuse récompense à une organisation internationale presque inconnue, le décryptage d'Antoine Jacob, auteur d'"Histoire du prix Nobel". 

Thorbjorn Jagland, président du comité Nobel, lors de l\'annonce du prix Nobel de la paix, à Oslo (Norvège), le 11 octobre 2013.
Thorbjorn Jagland, président du comité Nobel, lors de l'annonce du prix Nobel de la paix, à Oslo (Norvège), le 11 octobre 2013. (AFP )
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Propos recueillis parSalomé LegrandFrance Télévisions

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On attendait Malala, mais c'est l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) qui s'est vu décerner le prix Nobel de la paix 2013, vendredi 11 octobre. Une association qui joue un rôle-clé dans le démantèlement de l'arsenal chimique mondial, mais inconnue du grand public. Et dont l'action en Syrie n'a pas encore vraiment commencé. Après les polémiques qui ont suivi la remise de ce prix à Barack Obama (2009) et à l'Union européenne (2012), ce nouveau choix du comité Nobel est-il surprenant ? Quatre questions à Antoine Jacob, auteur d'Histoire du prix Nobel (2012, François Bourin éditeur).

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Malala n'a que 16 ans, elle aurait été une belle icône médiatique mais elle a encore le temps de recevoir ce prix. On observe d'ailleurs assez souvent un mouvement de balancier entre des prix très médiatiques et des prix plus technocratiques et de l'ombre, comme c'est le cas pour celui-ci. L'importance que l'on accorde au prix dépend des médias et de sa réception par le grand public. Je ne sais pas si ce sera un prix dont on se souviendra dans des années.

Il y a récemment eu des prix polémiques, qu'en est-il de celui-ci ?

Pour cela, il faut se demander si on s'éloigne du testament d'Alfred Nobel. Oui et non. Effectivement, ce dernier souhaitait récompenser une personnalité et une seule, mais dès 1904, le comité a décerné un prix collectif à l'Institut de droit international, où siégeaient de nombreuses personnes œuvrant pour la paix.

Sur le fond, le choix de l'OIAC est un retour à un certain classicisme, à l'esprit Nobel, à une lecture assez fidèle du testament rédigé à Paris en 1895. Il parle de récompenser "la personnalité qui aura le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion ou à la propagation des congrès pacifistes". L'OIAC, qui œuvre pour réduire le nombre d'armes chimiques dans le monde, mène une action directe en faveur de la paix, tout comme la Campagne internationale pour l'interdiction des mines antipersonnel, qui a reçu le prix en 1997.

Pour les pacifistes purs et durs, un prix comme celui d'aujourd'hui, décerné à des techniciens qui vont sur le terrain pour mettre en application des conventions contre les armes, est nettement moins critiquable qu'un prix remis à des personnalités œuvrant pour les droits de l'homme ou luttant contre la pauvreté. 

Comment interpréter celui-ci ?

Pour le Nobel de la paix, la candidature est close en janvier. A ce moment-là, on parlait déjà beaucoup de la Syrie, et on en parle encore maintenant. Les membres du comité Nobel ont dû se dire que ça valait la peine de faire quelque chose pour la population syrienne. Etant donné ce qui se passe aujourd'hui dans ce pays, ça ne peut pas faire de mal.

Le démantèlement des armes chimiques du régime syrien n'a pas encore eu lieu. Ce prix est-il prématuré ? 

Attention, l'OIAC œuvre depuis un moment. Il ne s'agit pas de récompenser son travail en Syrie, mais de saluer l'esprit de cette convention contre les armes chimiques, qui rassemble 190 pays. Ce prix encourage un pas dans la bonne direction. Ensuite, il donne un petit coup de main alors que le travail en Syrie s'annonce difficile. C'est un coup de projecteur médiatique sur cette organisation de l'ombre.

Ce prix est beaucoup moins contestable que celui remis à Barack Obama, et moins prématuré que celui de 1994, décerné à Yasser Arafat, Shimon Peres et Yitzhak Rabin pour le processus de paix au Proche-Orient. Depuis quelques années, le comité affiche un certain volontarisme pour faire bénéficier de l'aura du Nobel à des personnes qui œuvrent pour la paix même quand le résultat n'est pas encore là. 

En l'occurrence, si la convention tombe à l'eau, ce sera de la faute de quelques Etats qui refusent de l'appliquer. Leurs réticences seront encore plus condamnables du fait du Nobel.