La migration dans l'Histoire, vue par le démographe Hervé Le Bras

En Europe et en France, le mot «migration» est au centre du débat politique. Mais quand ce concept est-il né? Et comment a-t-il évolué au cours de l’Histoire ? La réponse du démographe Hervé Le Bras.

Dans le village slovène de Sentilj, des migrants sont guidés par la police vers la frontière autrichienne, le 18 novembre 2015.
Dans le village slovène de Sentilj, des migrants sont guidés par la police vers la frontière autrichienne, le 18 novembre 2015. (REUTERS - Leonhard Foeger)

D’où vient le terme «migration» ?
C’est un mot d’origine latine. On le trouve déjà chez Cicéron qui l’employait pour exprimer l’idée de déplacement, de mouvement. Il réapparaît ensuite au XVIe siècle en lien avec les grandes découvertes. Mais jusqu’au milieu du XIXe, l’idée de migration comme mouvement n’était pas naturelle. Pour Montesquieu (1689-1755), l’homme était lié à la terre, il vivait sous un climat qui lui était propre. De son côté, l’économiste britannique Adam Smith (1723-1790) expliquait: «Il n’y a pas de bagage plus difficile à remuer que l’homme»!
 
Comment décrivait-on alors le phénomène migratoire?
On parlait d’invasion, comme l’historien britannique Edward Gibbon (1737-1794) écrivant son Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Avant la Révolution, on pensait que les gens bougeaient très peu. Et que soudain, il y avait des avancées violentes avec des invasions. On ne tenait pas compte des mouvements de proximité.
 
C’est-à-dire ?
Je veux parler des mouvements entre les campagnes, de la mobilité de voisinage car il n’y a pas eu que l’exode rural. Ainsi à Paris, à la fin du XVIIIe siècle, 50% des habitants déménageaient chaque année, notamment en raison de l’habitat précaire. Il y avait aussi les migrations saisonnières: celles par exemples des maçons de la Creuse ou des colporteurs savoyards. On peut aussi parler des nombreux ouvriers agricoles qui commençaient les moissons dans le Sud-Ouest pour poursuivre dans la Beauce et terminer dans le Pas-de-Calais. Ils s’arrêtaient parfois en cours de route notamment pour se marier!
 
Vous disiez à l’instant que le mot migration a pris son essor au milieu du XIXe siècle…
C’est en effet à cette époque que l’Europe, confrontée aux masses de population qui se déplacent vers le continent américain, commence à s’intéresser au phénomène. Ainsi, en France, les statistiques officielles se mettent à prendre en compte les migrations intérieures à la fin des années 1880.

Immigrants, probablement russes ou polonais, sur un bateau approchant de New York vers 1900.
Immigrants, probablement russes ou polonais, sur un bateau approchant de New York vers 1900. (AFP - ANN RONAN PICTURE LIBRARY - PHOTO12)

Cette reconnaissance officielle a-t-elle entraîné des manifestations de xénophobie?
Non. Comme l’explique l’historien Gérard Noiriel, les étrangers ont été perçus de manière différente avec la restauration du suffrage universel dans les années 1870: il y avait ceux qui avaient le droit de vote et ceux qui ne l’avaient pas.
 
Avec l’étude des phénomènes migratoires est née l’opposition entre «diffusion» et «invasion» mettant en cause les étrangers. La «diffusion», c’est un phénomène de migration par petites étapes, de proche en proche : on s’avance de 30 kilomètres par an, soit 1500 kilomètres en 1000 ans. Alors que l’«invasion», c’est un groupe qui arrive de très loin, supplantant un autre groupe. On retrouve aujourd’hui la même opposition entre la théorie du métissage et celle du «grand remplacement», dont parle l’extrême droite. Je précise que j’appartiens à ceux qui défendent la première!
 
Aujourd’hui, quelle est la situation ? Et pourquoi assimile-t-on souvent migration et xénophobie, migration et racisme?
En France, comme dans les pays comparables, on assiste à un métissage généralisé. Ainsi, selon les chiffres de l’Insee de 2013, 40% des naissances avaient un parent ou un grand-parent d’origine étrangère.
 
Alors, en ce qui concerne la xénophobie, elle peut venir des 60% qui ne sont pas d’origine étrangère et qui vivent mal le métissage. Mais on constate aussi que les vagues de migration successives sont hostiles les unes aux autres : de ce point de vue, il y a une attitude très ambivalente de certains descendants d’immigrés qui pensent qu’on donne la nationalité au rabais. Ce n’est pas un hasard si Marine Le Pen cherche actuellement à séduire des électeurs dans la seconde génération de migrants. L’idée n’est pas nouvelle : son père se vantait déjà d’être celui qui avait le plus de descendants d'étrangers sur ses listes. J’avais vérifié sur quelques cas que c'était exact.
 
A contrario, il y a un autre paradoxe, c’est le fait que votent pour le FN des départements qui ont peu de populations d’origine étrangère. C’est par exemple le cas… du Pas-de-Calais, où se présente Marine Le Pen. C’est l’un des départements où l’on trouve le moins d’adultes immigrés actifs!

Hervé Le Bras est directeur d'études à l’Institut national d'études démographiques (Ined) et enseignant à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Interview réalisée en marge du colloque «Archéologie des migrations», organisé par l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) les 12 et 13 novembre 2015 à Paris.