Fukushima : dix ans après, le retour des réfugiés dans "des villes en ruines" est "un traumatisme" de plus

Cécile Asanuma-Brice, chercheuse au CNRS vivant au Japon, a suivi pendant dix ans les réfugiés de la catastrophe nucléaire.

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La centrale de Fukushima vue depuis la côte de Futaba, le 10 mars 2021. (KAZUHIRO NOGI / AFP)

Dix ans après la catastrophe de Fukushima, de nombreux déplacés ne souhaitent pas revenir dans leur région natale. Cécile Asanuma-Brice, chercheuse au CNRS vivant au Japon qui a suivi pendant dix ans les réfugiés de la catastrophe nucléaire, a expliqué ce jeudi sur franceinfo que "le retour est lui aussi un traumatisme qui vient s'ajouter aux autres traumatismes" quand les réfugiés découvrent "des villes en ruine". Dans certaines communes "les bâtiments ont été totalement rasés" et "on ne retrouve plus rien du paysage tel qu'il était avant", explique-t-elle.

franceinfo : Comment expliquer que les déplacés ne veulent pas revenir ?

Cécile Asanuma-Brice : On l’explique par différents critères. Le premier qui avait été envisagé par les autorités, c'est la peur de la radioactivité. Et donc, les autorités ont misé sur une éducation aux hauts risques qu'il pourrait y avoir vis-à-vis de la contamination. Mais il se trouve que ça n'est pas du tout, loin de là, le seul critère que l'on doit prendre en compte. Lorsqu'une ville a été abandonnée durant dix ans, elle est en ruines. Il n'y a plus rien. Et donc, les personnes qui rentrent se trouvent très isolées, dans un environnement où il n'y a pas les équipements de première nécessité. Et comme souvent ce sont des personnes âgées qui rentrent, il n'y a plus d'hôpitaux. Il n'y a plus de supermarchés, etc. Ça pose vraiment des problèmes assez conséquents.

Il est impossible de retrouver une vie normale pour ces déplacés qui reviennent ?

Oui, c'est quasi impossible, en tous les cas pour le moment, puisqu'il n'y a plus de filet social. Et par ailleurs, selon les communes, par exemple la commune de Tomioka qui est en bord de mer, donc toutes les communes qui sont adjacentes à la centrale nucléaire, ont été à la fois dévastées par le tremblement de terre, par le tsunami et par la catastrophe nucléaire. Et donc, les bâtiments ont été totalement rasés et on ne retrouve plus rien du paysage tel qu'il était avant. À la place d'un tissu urbain qui était assez mixte et avec une certaine ambiance qui constituait un lieu d'existence pour les personnes qui habitaient là, et bien il n'y a plus rien, plus rien du tout. Du béton frais qui a été étalé un peu partout et des logements pavillonnaires ou de petits collectifs à moitié vides. Donc, effectivement, le retour est lui aussi un traumatisme qui vient s'ajouter aux autres traumatismes.

Quelles sont les conséquences psychologiques pour ces déplacés ?

Elles ont été assez lourdes pour ce qui est, par exemple, du nombre de suicides. On a vu une croissance en 2013. Et puis, il y a un professeur d’une université japonaise qui a travaillé sur le syndrome post-traumatique, et qui a montré que plus de 60% des personnes réfugiées étaient atteintes d'un syndrome post-traumatique. Et la politique du gouvernement, qui a souhaité contraindre quelque part le retour de ces gens-là, en a laissé une partie en suspens. C'est que plutôt que de les aider à se réinstaller ailleurs, ils étaient en attente de pouvoir éventuellement rentrer. Et la déception fut grande puisque quand ils rentrent, ce sont des paysages comme je les ai décrits. Et ça peut aller parfois jusqu'au suicide. Pour certains, ils peuvent subir aussi la discrimination des communes d'accueil, puisqu'en fait, on enlève la justification de leur refuge puisqu'on rouvre leur commune. Ils passent d'un statut de victime à un statut d'assistés social, ce qui ne passe pas du tout au Japon.

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