Pourquoi la Grèce est prête à donner sa chance à Syriza

Le parti anti-austérité d'Alexis Tsipras tenait un dernier grand meeting jeudi. Selon les sondages, il fait figure de favori des élections législatives de dimanche.

Alexis Tsipras, leader de Syriza, le 20 janvier 2015, lors d\'un meeting à Thessalonique (Grèce).
Alexis Tsipras, leader de Syriza, le 20 janvier 2015, lors d'un meeting à Thessalonique (Grèce). (GIANNIS PAPANIKOS / AP / SIPA)

"Je le constate depuis le début de la campagne : notre discours séduit au-delà des clivages traditionnels. De plus en plus d'électeurs qui votent traditionnellement à droite m'interpellent pour me dire que cette fois, ils choisiront Syriza." A trois jours des élections législatives grecques, Odysseas Boudouris, député de gauche du petit parti La Société d'abord, se sent pousser des ailes. Candidat à sa réélection sous la bannière de Syriza, il est persuadé que la gauche anti-austérité peut obtenir la majorité des sièges de la Vouli, le Parlement grec.

Comment ce parti antilibéral, qui ne réunissait en 2009 qu'un peu plus de 4% des suffrages, se retrouve aujourd'hui en position d'accéder au pouvoir ? Alors qu'Alexis Tsipras, propulsé à la tête du mouvement en quelques années, a terminé sa campagne par un dernier grand meeting, jeudi 22 janvier à Athènes, francetv info revient sur trois raisons qui ont poussé les Grecs à donner une chance à la gauche de la gauche.

Parce que la rigueur a laissé le pays exsangue

Lorsqu'on l'interroge sur les raisons de la montée en puissance de Syriza, Odysseas Boudouris n'hésite pas une seconde. "La politique d'austérité menée depuis 2010 a entraîné une dégradation sociale considérable dans notre pays. Il n'est plus exagéré, aujourd'hui, de parler de crise humanitaire." Difficile de lui donner tort sur ce point, tant le coût social des décisions prises par les différents gouvernements, sous l'impulsion de la troïka (FMI, Banque centrale européenne et Union européenne), a été colossal.

Le taux de chômage dans le pays a été multiplié par plus de trois depuis début 2009, avec des indemnités réduites à 350 euros mensuels en moyenne. Ceux qui travaillent ne sont pas mieux lotis, avec notamment un salaire minimum abaissé à 680 euros par mois. Les 25% de Grecs âgés de plus de 65 ans ont vu, eux, leur pension de retraite réduite de 40% en moyenne depuis 2010. Quelque 300 000 foyers ont en outre été privés d'électricité ces derniers mois car ils ne payaient plus leurs factures. Et les hôpitaux publics, tout comme les médecins qui proposent leurs services gratuitement dans certaines ONG, sont débordés.

Ce contexte, Syriza l'a parfaitement intégré. Et là où le Premier ministre sortant, Antonis Samaras, se contente de promettre la fin des mesures de rigueur, la coalition menée par Alexis Tsipras assure qu'il est possible de revenir en arrière. "Nous rétablirons le courant chez ceux qui n'ont pas pu payer leurs factures, nous garantirons l'accès aux soins, nous investirons dans l'économie sans attendre un hypothétique retour à la croissance pour créer 300 000 emplois", énumère le député Odysseas Boudouris.

Un projet ambitieux, mais parfaitement réaliste, promet le candidat aux législatives. "Le coût de notre programme est estimé à 12 milliards d'euros, explique-t-il. Il sera financé par des fonds européens, et par la lutte contre la fraude fiscale et la corruption de l'administration publique". "Ce n’est pas en votant pour un parti qui leur promet un retour à un paradis perdu que le pays va s’en sortir, réplique au Monde (article payant) Théodore Fortsakis, tête de liste des conservateurs de la Nouvelle Démocratie. Il faut être responsable, en terminer avec le plan d’aide, engager les négociations pour un étalement du remboursement de la dette et réformer le pays en profondeur. Ce n’est que comme cela qu’ils retrouveront un niveau de salaire, de retraite ou d’emploi décent." 

Parce que les partis traditionnels ne font plus rêver

Son succès, Syriza le doit également au discrédit des grands partis. "Ces cinq dernières années, les Grecs ont eu droit à tout : un gouvernement mené par le Parti socialiste (le Pasok), par la droite (Nouvelle démocratie), par les deux à la fois, et même un gouvernement de technocrates entre-temps", récapitule Kostas Vergopoulos, professeur émérite de sciences économiques à l'université Paris-VIII et ancien expert auprès des Nations unies et de l’Union européenne.

"A chaque fois, ces gouvernements pourtant souverains ont exécuté directement les mesures préconisées par la troïka, sans jamais essayer de négocier. Aujourd'hui, la majorité des électeurs se trouve dans une situation de désarroi, et se tourne par défaut vers Syriza", continue l'économiste.

Odysseas Boudouris reconnaît également qu'"après quarante ans de bipartisme, il est normal de se tourner vers ceux qui n'ont jamais gouverné". Et ne se prive pas de faire remarquer qu'étant né quelques jours à peine après la chute de la dictature des colonels dans le pays, en juillet 1974, Alexis Tsipras est la figure idoine pour incarner ce changement de cap. 

Parce que le programme économique de Syriza a gagné en crédibilité

Reste le principal aspect du programme de Syriza : la renégociation de la dette auprès de la troïka. Pour retrouver le chemin de la croissance économique, Tsipras souhaite obtenir une annulation d'une partie de la dette du pays, ou au moins un moratoire sur le paiement de ses intérêts. Une option qui n'est pas du tout du goût de d'Angela Merkel, qui a laissé entendre qu'elle serait prête à laisser Athènes quitter la zone euro en cas de succès de Syriza aux législatives de dimanche. La position de la chancelière est compréhensible : avec entre 66 et 80 milliards d'euros de dette grecque directement ou indirectement détenus par Berlin, l'Allemagne est le premier pays à supporter le poids des différents plans de sauvetage lancés depuis 2010, explique Libération.

Le problème, c'est que malgré ces plans d'aide, le taux d'endettement de la Grèce n'a cessé d'augmenter. De 109,3% en 2009, son poids a atteint 177,2% du PIB (produit intérieur brut) du pays en 2014, selon les chiffres d'Eurostat. Un record absolu qui empêche Athènes de sortir la tête de l'eau. "Quand la dette atteint un tel niveau, même si le gouvernement arrive à obtenir un excédent budgétaire [comme cela a été le cas en 2014], le bénéfice dégagé ne sert qu'à rembourser les intérêts de la dette, explique à francetv info Céline Antonin, économiste au département Analyse et prévisions de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Il est aujourd'hui admis qu'une telle situation n'est pas viable, d'où l'intérêt d'un défaut partiel de paiement. Mais celui-ci doit être concerté."

"C'est mathématique : on ne peut pas payer", renchérit Kostas Vergopoulos. "Cette situation s'est déjà produite avec certains pays d'Amérique latine, qui s'étaient endettés auprès de la Réserve fédérale américaine [la Fed] au début des années 1990. Un moratoire avait alors été négocié, et cela a permis aux pays endettés de redresser leur économie, et finalement de rembourser leur dette. Aujourd'hui, Syriza est le seul parti à se saisir de cette question", ajoute l'économiste.

"Syriza ne terrifie plus certains investisseurs", titrait même fin décembre le Financial Times (article en anglais), pourtant connu pour ses positions libérales. "L'austérité en Europe est contre-productive, et sortir de la spirale déflationniste demande de la flexibilité d'un point de vue budgétaire, expliquait alors, dans le quotidien britannique, un responsable de fonds d'investissement. Le Portugal ne soulève pas cette question, l'Espagne et l'Italie non plus. Les Grecs, en revanche, sont si désespérés qu'ils mettent cette question au cœur du débat. Qui sait ? Peut-être que cette fois, cela créera une dynamique."