Khodorkovski, ennemi politique n°1 de Poutine

Le président russe a surpris en annonçant qu'il allait libérer Khodorkovski. C'est la fin de plus de dix ans de prison pour un ex-magnat du pétrole très critique à l'égard du Kremlin.

L\'ex-oligarque et opposant à Vladimir Poutine, Mikhaïl Khodorkovski, devant la Cour suprême de Moscou, le 6 août 2013.
L'ex-oligarque et opposant à Vladimir Poutine, Mikhaïl Khodorkovski, devant la Cour suprême de Moscou, le 6 août 2013. (MAXIM SHEMETOV / REUTERS)

Vladimir Poutine fait un geste à destination de ses opposants. Le président russe a confirmé, jeudi 19 décembre, que les deux membres emprisonnés du groupe punk Pussy Riot seraient libérées, en vertu de l'amnistie adoptée mercredi par le Parlement. Le maître du Kremlin a surtout annoncé, à la surprise générale, qu'il s'apprêtait à gracier Mikhaïl Khodorkovski "pour des raisons humanitaires", sa mère étant malade. Emprisonné depuis plus de dix ans, l'ex-magnat russe du pétrole est son ennemi politique numéro un.

Fin des années 1990 : le milliardaire très influent

A la fin des années 1990, Mikhaïl Khodorkovski est l'un de ces puissants oligarques qui règnent sur la Russie, purs produits des années Eltsine. Cet ancien fonctionnaire des Jeunesses communistes, issu d'une modeste famille moscovite d'ingénieurs, s'est lancé dans les affaires à la chute du bloc soviétique. Et comme beaucoup d'autres convertis au capitalisme, il est devenu milliardaire en quelques années.

Avant la chute de l'URSS, en décembre 1991, il fonde à seulement 26 ans la banque Menatep. En 1993, il occupe brièvement le poste de ministre de l'Energie. Et en 1995, lors de la privatisation des entreprises russes, il prend le contrôle, dans des conditions opaques, du groupe pétrolier Ioukos.

A l'orée des années 2000, il change de stratégie. Il est le premier oligarque en Russie à opter pour une gestion à l'occidentale. Un modèle pour les investisseurs. Il envisage alors un mariage entre Ioukos et la major américaine ExxonMobil. Porté par le boom du marché pétrolier, Ioukos est le numéro un du secteur en Russie. Et Mikhaïl Khodorkovski devient la plus grosse fortune du pays, avec quelque 15 milliards de dollars, selon le magazine Forbes.

Khodorkovski a la mainmise sur la manne pétrolière, secteur stratégique pour la Russie et devient de plus en plus influent politiquement. Proche de Boris Eltsine, il finance sa réélection à la présidentielle de 1996. Il affiche ses ambitions, soutient financièrement l'opposition, injecte des millions dans des programmes de soutien à la société civile. Il critique aussi la politique du président et dénonce un Etat corrompu. Une ascension fulgurante et un sérieux appétit, relatés par La Croix.

Début des années 2000 : l'ennemi public 

Au début des années 2000, Vladimir Poutine promet d'en finir avec l'influence politique des oligarques s'il remporte la présidentielle. Arrivée à la tête de l'Etat russe, il passe à l'action. Le quadragénaire Mikhaïl Khodorkovski est l'une de ses cibles. 

Début 2003, une rencontre au Kremlin entre une vingtaine d'oligarques et le président Poutine tourne à l'orage. Mikhaïl Khodorkovski est le seul à venir sans cravate. Provocation plus grave, il appelle à agir contre la corruption au sommet de l'Etat et cite nommément des proches de Poutine. Ce dernier réplique : "M. Khodorkovski, êtes-vous sûr d'être en règle avec le fisc ?" "Absolument !", rétorque l'intéressé. "Eh bien, on verra", assène Poutine dans un silence glacial.

En juillet, Platon Lebedev, associé de Khodorkovski, est arrêté. Et le 25 octobre, Khodorkovski est à son tour arrêté dans un aéroport de Novossibirsk, en Sibérie. Il est inculpé pour escroquerie et évasion fiscale à grande échelle, comme Lebedev.

Vengeance personnelle de Poutine ? Reprise en main du monde des affaires par le Kremlin ? Avertissement lancé aux oligarques qui aimeraient se mêler de politique ? C'est le début de l'affaire Ioukos et d'un acharnement politique et judiciaire, raconte Le Figaro.

Mikhaïl Khodorkovski et son associé Platon Lebedev lors de leur procès à Moscou (Russie) en 2004.
Mikhaïl Khodorkovski et son associé Platon Lebedev lors de leur procès à Moscou (Russie) en 2004. (KOROBEINIKOV DMITRY / RIA NOVOSTI / AFP)

Milieu des années 2000 : le prisonnier politique

Aux yeux de Vladimir Poutine, Mikhaïl Khodorkovski est un escroc. "La place d'un voleur est en prison", répète à maintes reprises le président russe. Vladimir Poutine l'accuse d'avoir du sang sur les mains et le compare à la fois au mafieux Al Capone et au financier véreux américain Bernard Madoff. 

Le Kremlin entreprend alors le démantèlement de l'empire de Khodorkovski : Ioukos. En 2004, la justice gèle des actifs de l'entreprise. Iouganskneftegaz, sa principale filiale de production, devient propriété de la compagnie pétrolière publique Rosneft.

En 2005, Khodorkovski et Lebedev sont condamnés à 9 ans de camp, peine réduite à 8 ans en appel. "Ma condamnation a été décidée au Kremlin", déclare Khodorkovski. En 2006, la liquidation judiciaire de son joyau Ioukos est prononcée, après un redressement fiscal astronomique de 27 milliards de dollars.

En 2007, de nouvelles accusations sont lancées contre Khodorkovski et Lebedev : blanchiment d'argent et détournement et revente illégale de millions de tonnes de pétrole. Deux ans plus tard, le second procès Khodorkovski-Lebedev s'ouvre. Les accusés plaident non coupables. Ils sont condamnés à 14 ans de camp, leur détention étant ainsi prolongée jusqu'en 2017. Une peine réduite à plusieurs reprises par la justice russe au cours des dernières années, jusqu'à l'annonce de cette grâce présidentielle.

Entre-temps, Mikhaïl  Khodorkovski a fêté ses 50 ans en détention et il est devenu un symbole de la dérive autoritaire du régime russe.