Préservatifs noirs, "Freundin" blonde et logo turquoise : la marche vers le pouvoir de Sebastian Kurz, vu comme le Macron autrichien

A 31 ans, le ministre des Affaires étrangères autrichien va devenir le plus jeune dirigeant européen, à l'issue des législatives de dimanche.

Le chef de file de l\'OVP (Parti du Peuple Autrichien), Sebastian Kurz, arrive pour un débat télévisé à Vienne (Autriche) le 1er octobre 2017.
Le chef de file de l'OVP (Parti du Peuple Autrichien), Sebastian Kurz, arrive pour un débat télévisé à Vienne (Autriche) le 1er octobre 2017. (CHRISTIAN BRUNA / EPA / MAXPPP)

Œil azur, chemise blanche immaculée et chevelure rejetée en arrière, Sebastian Kurz fait à peine ses 31 ans. Mais le "Wunderwuzzi", l'"enfant prodige" de la politique autrichienne va devenir le plus jeune des dirigeants européens, à l'issue des législatives autrichiennes qui se sont tenues dimanche 15 octobre.

En mai dernier, il a pris la tête d'un parti conservateur à bout de souffle. Et provoqué des élections anticipées en mettant fin aux dix ans de la "grande coalition" au pouvoir, qui réunissait son parti de droite, l'ÖVP, avec la gauche sociale-démocrate (SPÖ). Mais qui est ce fringant politique devenu ministre des Affaires étrangères à 27 ans ?

Il a "phagocyté" le Parti populaire autrichien

Sa jeunesse et son ambition lui valent d'être comparé à Emmanuel Macron. A juste titre ? Auteur de L'Autriche des populistes, le politologue Patrick Moreau nuance : "Il y a la ressemblance évidente de deux jeunes chefs qui apparaissent sur le marché politique. Mais il y a aussi des différences. Emmanuel Macron a construit un parti totalement nouveau, tandis que Sebastian Kurz a phagocyté son parti, l'ÖVP. Après un deal passé avec les ténors régionaux, il a obtenu les clés d'une nouvelle formation, le parti Turquoise" (de noir, le logo du parti est devenu bleu-vert). Le trentenaire a surtout fait du vieux parti, rebaptisé "mouvement", une structure qui lui est totalement dévouée.

Les candidats qui vont être élus dimanche sur sa liste sont des gens neufs, sans expérience politique. Il a éliminé tous ceux qui pourraient le gêner. C'est devenu un parti groupie.Patrick Moreau, chercheur au CNRS, spécialiste de l'Autricheà franceinfo

"Les Autrichiens, explique le chercheur, ont une formidable envie de changement. Or Sebastian Kurz propose le changement, sans qu'on sache encore ce qui va changer."

A la tribune de l'ONU, à moins de 30 ans

Mais la comparaison avec Emmanuel Macron s'arrête là : il n'a pas emprunté les mêmes voies pour conquérir le pouvoir. Alors que le président de la République, énarque et inspecteur des finances, est un pur produit de l'excellence à la française, Sebastian Kurz, lui, n'a aucun diplôme. Cet enfant des classes moyennes (un père technicien chez Philips, un mère enseignante) a commencé à Vienne des études de droit qu'il ne finira jamais. Et ce n'est pas anodin, note encore Patrick Moreau, "dans un pays où tout le monde ou presque est 'Herr Doktor'". L'étudiant cultive, en revanche, note Le Monde (article abonnés), une passion précoce : la politique.

A l’âge où d’autres partent en Erasmus, Sebastian Kurz préparait méticuleusement sa conquête du pouvoir."Le Monde"

Charismatique, il fait une carrière éclair grâce au réseau qu'il se constitue très tôt à l'ÖVP. A 23 ans, il est élu président de l'organisation de jeunesse du Parti populaire autrichien.  A presque 25 ans, ce simple conseiller municipal viennois est nommé secrétaire d'Etat à l'Intégration. A 27 ans, tout juste élu député, il devient le plus jeune ministre des Affaires étrangères depuis 1945.

Il saura en profiter pour acquérir une visibilité internationale, explique le quotidien autrichien Die Presse (article en allemand). En septembre 2014, sur ce fond de marbre vert filmé par toutes les télévisions du monde, il est "le dernier orateur de la 69e Assemblée générale des Nations unies, le seul de moins de 30 ans". A ceux qui ont écouté avant lui l'Américain Barack Obama, l'Iranien Hassan Rohani ou le Britannique David Cameron, il propose la vision d'"une génération jeune, post-guerre froide, née trois ans après la chute du rideau de fer". Mais il en profite aussi pour se faire adouber par les dirigeants mondiaux, ses aînés. Selon Le Monde, son homologue russe, Sergueï Lavrov, "loue volontiers son talent". 

Il pose sur le capot d'un 4x4

En Autriche, avant d'être réellement lancé, Sebastian Kurz s'était déjà attaché à cultiver sa modernité, quitte à commettre quelques impairs. Le jeune ambitieux, souligne L'Obs,"se ridiculise en 2010 avec une campagne destinée à vanter le côté 'excitant' du parti, distribution de préservatifs noirs [la couleur de la formation à l'époque] à la clé".

Il s'était également fait remarquer "en posant à des fins électorales sur le capot d'un énorme 4x4" alors qu'il était chef de la section viennoise des jeunes conservateursrelève L'Opinion. Une bourde, malgré la mise en scène très cinématographique : l'électorat avait peu apprécié la décontraction du jeune politique assis en jean et chemise bleue sur le véhicule rutilant, entouré de militantes en tee-shirt noir moulant, la main sur la hanche

Par contraste, ce grand communicant reste plutôt discret sur sa vie privée. Sous la pression des télés et des tabloïds, il a dû néanmoins exposer sa Freundin, sa "petite amie" Suzanne Thier, fonctionnaire au ministère des Finances. Cet amour de jeunesse, explique le journal allemand Merkur (article en allemand), dure depuis treize ans : Suzanne et Sebastian se sont rencontrés à 18 ans. Mais elle n'a fait sa première grande apparition dans une manifestation politique que cet automne, au congrès du Parti populaire. En privé, on les avait déjà vus ensemble il y a des années aux concerts ou aux bals populaires qui enchantent les Viennois, elle en Dirndl, corsage et robe lacée traditionnelle, et lui en veste autrichienne.

Signe de rupture générationnelle ? Le jeune catholique conservateur n'a pas encore passé la bague au doigt de sa compagne. Interrogé pour savoir s'il allait officialiser cette relation, en cas d'arrivée au poste de chancelier, Sebastian Kurz a répondu qu'il en "discuterait à la maison" et qu'il n'entendait pas "mettre en scène sa vie privée". 

L'extrême droite se plaint qu'il lui ait piqué ses idées

Quelles idées défend-il ? Avec un taux de chômage de 5,4% en août, selon Eurostat, et une croissance plutôt forte en Autriche, l'économie a été peu abordée pendant la campagne électorale. "Sebastian Kurtz n'a parlé que des thèmes porteurs : la sécurité, le terrorisme, l'immigration, égrène Patrick Moreau. Il revendique aussi la lutte contre l'islam politique." Ainsi, écrit Le Monde (article abonnés), il "s'est emparé d'une étude, publiée début 2016 par l'université de Vienne, établissant qu'une cinquantaine de crèches privées seraient en lien avec des mouvances de l'islam politique conservateur turc, rigoriste ou salafiste".

Dans une Autriche prospère, mais inquiète de la crise migratoire, il serait en résonnance avec l'opinion. Aussi s'est-il flatté, dans les meetings, d'avoir été l'un des principaux instigateurs de la fermeture de la route des Balkans en 2016,  aux côtés de son allié, le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Il a enfin promis de se battre pour que l'axe méditerranéen soit interdit aux migrants. Car le chef de file de la droite autrichienne souhaite, développe Le Point, "diminuer les aides sociales en faveur des immigrés et stopper la venue de demandeurs d'asile en provenance d'Afrique et du Moyen-Orient". Il a également martelé sur Twitter sa volonté d'arrêter "l'immigration illégale" et "l'islamisme politique" :

Libéral assumé, Sebastian Kurz "veut que les bienfaits de la globalisation ne profitent qu'aux seuls Autrichiens. C'est une forme de préférence nationale qui ne dit pas son nom", synthétise Patrick Moreau. On comprend que l'extrême droite ait le sentiment de se faire couper l'herbe sous le pied. "M. Kurz a rejoint mon fan-club. Il reprend nos propositions", a ainsi ironisé le patron du Parti de la liberté (FPÖ), Heinz-Christian Strache. 

"Il est perçu comme Jésus marchant sur l'eau"

Et s'il gagne, à quoi ressemblera sa politique ? Patrick Moreau sourit : "Pour l'instant, Sebastian Kurz est perçu comme Jésus marchant sur l'eau. Enormément de gens lui attribuent un pouvoir surnaturel. Reste qu'il n'aura probablement pas à lui seul la majorité, et qu'il devra mettre de l'eau dans son vin." Avec qui va-t-il gouverner ? Des membres du Parti social démocrate du chancelier sortant, Christian Kern, sont soupçonnés d'avoir participé à une campagne virale de dénigrement dirigée contre lui sur les réseaux sociaux.

Autant dire que le climat entre les deux partis de la "grande coalition" historique est plus glacial que jamais. Sebastian Kurz serait-il susceptible de s'allier avec l'extrême droite ? "C'est possible, il lui a piqué tous ses thèmes, conclut le spécialiste de l'Autriche. En définitive, personne ne sait ce qui va se passer. Sebastian Kurz sera peut être acculé à former un gouvernement technique qui gouvernera au coup par coup."