Migrants : on vous explique pourquoi la situation est explosive à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie

Des milliers de migrants sont massés, en Biélorussie, près de la frontière avec la Pologne. Les Occidentaux accusent Minsk de les pousser à entrer dans l'Union européenne par cette voie et dénoncent une tactique "inacceptable".

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Des membres des forces de sécurité polonaises à la frontière avec la Biélorussie, le 9 novembre 2021. (VIKTOR TOLOCHKO / SPUTNIK / AFP)

Certains ont tenté de couper les barbelés qui se dressaient devant eux. Des centaines de migrants sont rassemblés à la frontière biélorusse, tentant de passer en Pologne. La tension monte entre les deux pays, qui s'accusent d'envenimer la situation. Varsovie estime que Minsk pousse les réfugiés vers sa frontière et a déployé des militaires dans la zone. La Biélorussie dénonce la réaction polonaise et met en garde son voisin polonais contre toute "provocation" à la frontière, mardi 9 novembre. Franceinfo revient sur cette situation explosive aux confins de l'Europe.

Que se passe-t-il à la frontière entre les deux pays ?

Depuis lundi matin, des dizaines de vidéos publiées sur les réseaux sociaux montrent des groupes de centaines de personnes marchant le long d'une route. Une vidéo publiée par le ministère polonais de la Défense fait d'abord état de centaines de migrants réunis près du poste frontière Bruzgi-Kuznica. Le porte-parole du gouvernement polonais, Piotr Muller, a ensuite déclaré à la presse qu'au total 3 000 à 4 000 migrants, principalement originaires du Moyen-Orient, s'étaient massés près de la frontière.

"On veut aller en Allemagne pour y vivre", clame un homme dans des images diffusées lundi par la télévision publique biélorusse, évoquant la présence de femmes et d'enfants, dont des nourrissons. D'autres images montrent, côté biélorusse, des hommes armés en tenue militaire escortant les migrants en direction de la frontière, comme le montre ce sujet de France 2.

Pologne/Biélorussie : la tension monte à la frontière
FRANCE 2

Deux versions des faits s'opposent. "Selon ces réfugiés, ils se sont rassemblés pour former un groupe assez large pour empêcher leur expulsion forcée par la Pologne et attirer l'attention de la communauté internationale sur le non-respect des droits de l'homme en Pologne", assure un responsable des garde-frontières biélorusses. Des médias polonais diffusent des interviews de migrants expliquant que les Biélorusses les forcent à tenter de franchir la frontière. Au moins dix migrants sont morts jusqu'à présent dans la région, dont sept du côté polonais de la frontière, selon le quotidien polonais Gazeta Wyborcza.

Quelles sont les accusations portées par la Pologne ?

Le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, dénonce, mardi, une "attaque hybride" (c'est-à-dire une attaque non militaire) lancée par le régime du président biélorusse Alexandre Loukachenko. Il affirme que cette crise menace la "stabilité et la sécurité" de toute l'Union européenne. "Sceller la frontière polonaise relève de notre intérêt national. Mais aujourd'hui, c'est la stabilité et la sécurité de l'UE tout entière qui sont en jeu", écrit-il sur Twitter (en anglais). "Nous ne nous laisserons pas intimider et nous défendrons la paix en Europe avec nos partenaires de l'Otan et de l'UE", ajoute-t-il.

"Les forces du ministère de l'Intérieur et des soldats ont réussi à stopper la première tentative de passer la frontière en masse", complète le ministre polonais de la Défense. "Les migrants ont installé un camp dans les environs de Kuznica. Ils sont gardés en permanence par les services biélorusses", ajoute-t-il.

Dans quel contexte surviennent ces tensions ?

La Pologne connaît depuis le mois d'août une hausse importante du nombre de demandeurs d'asile à ses frontières. Varsovie tente de décourager les migrants, principalement originaires du Moyen-Orient, en les renvoyant en Biélorussie. La Pologne a dit avoir envoyé, fin septembre, près de 31 000 SMS vers des téléphones étrangers le long de sa frontière avec la Biélorussie. Objectif : dissuader les migrants qui s'y trouvent d'entrer sur son territoire. "La frontière polonaise est fermée. Les autorités biélorusses vous ont menti. Rentrez à Minsk !" disait le message en anglais.

La situation est telle que l'état d'urgence a été décrété dans 183 localités situées sur la frontière. Le public, les ONG et la presse ont l'interdiction d'entrer dans cette zone, au risque d'être convoqués devant le juge. Seuls les résidents ont l'autorisation de pénétrer dans ce secteur bouclé par des checkpoints.

L'état d'urgence a été décrété dans 183 communes frontalières. L'accès est restreint aux résidents et aux agents des services publics. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Le dispositif n'est pas étanche. Si entre 400 et 750 tentatives de traversée sont dénombrées chaque jour par les autorités polonaises, ce nombre ne tient pas compte des passages clandestins qui ont réussi. Afin d'assurer la surveillance des 418 kilomètres de frontière entre la Pologne et la Biélorussie, les députés polonais ont débloqué 353 millions d'euros pour ériger un mur équipé de détecteurs de mouvement. L'ensemble sera plus haut encore que la barrière construite par la Hongrie en 2015.

Sur place, les migrants parcourent des kilomètres à pied par des températures parfois négatives, et se retrouvent bloqués dans la zone. "J'ai voulu faire demi-tour pour retourner à Bagdad, mais un soldat m'a dit que c'était interdit et que je devais rester à la frontière", a raconté à franceinfo Saad Ibrahim Al-Attar, exilé irakien de 65 ans. Le récit de cet ancien professeur de sport suggère une implication active des forces de l'ordre biélorusses dans ce flux migratoire. "Pendant trois jours, je leur ai dit que j'avais le droit de circuler dans le pays avec mon visa, mais ils ont refusé. Ils ont coupé eux-mêmes les barbelés [installés par la Pologne] et ils ont poussé tout le monde à travers", a-t-il relaté.

>> Aux confins de l'Europe, des migrants piégés dans une "guerre hybride" entre la Biélorussie et la Pologne

Son témoignage corrobore les accusations de la communauté internationale, qui estime que le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, a créé cette situation en accueillant les migrants puis en les laissant passer en Pologne. Pour l'Union européenne, il s'agit de représailles aux sanctions imposées par Bruxelles après la répression brutale qu'il a menée contre l'opposition dans son pays.

Que répond la Biélorussie ?

En face, Minsk dément les accusations. Le ministère des Affaires étrangères de la Biélorussie tient "à mettre en garde à l'avance la partie polonaise contre l'utilisation de toute provocation" contre elle "pour justifier d'éventuelles actions belliqueuses illégales" contre les migrants. Il dénonce le "mépris de longue date de Varsovie pour la réalité objective et ses approches dignes de la politique de l'autruche pour résoudre des problèmes graves". Le chef de la diplomatie biélorusse pointe aussi les "tentatives intenables" de la Pologne de "rejeter sur la Biélorussie la responsabilité" de la crise migratoire à la frontière.

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko clame encore, mardi, que son pays ne "se mettra pas à genoux" devant l'Union européenne. "Nous ne cherchons pas la bagarre", lance-t-il dans une interview dont des extraits ont été publiés par l'agence publique Belta.

Comment réagit la communauté internationale ?

Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a appelé lundi les Etats membres de l'Union européenne à approuver de nouvelles sanctions contre les autorités biélorusses. "L'instrumentalisation des migrants dans un but politique est inacceptable", a-t-elle réagi. Selon la présidente de la Commission, l'UE examine aussi "comment sanctionner les compagnies aériennes de pays tiers" qui acheminent les migrants en Biélorussie.

L'Union européenne a suspendu mardi des dispositions visant à faciliter la délivrance de visas pour les fonctionnaires du régime biélorusse. Cette décision des Vingt-Sept (en anglais) entérine une proposition soumise par la Commission européenne fin septembre. Mais l'Union européenne l'a liée à l'évolution de la situation depuis lundi. "La décision prise aujourd'hui témoigne une fois de plus de notre volonté commune de continuer à lutter contre cette attaque hybride en cours", a déclaré le ministre slovène de l'Intérieur Ales Hojs, dont le pays occupe la présidence tournante de l'UE.

Les Etats-Unis "condamnent fermement l'exploitation politique et la manipulation de personnes vulnérables par le régime" biélorusse. Position similaire pour l'Otan qui a jugé, lundi, "inacceptable (...) l'utilisation des migrants par le régime Loukachenko en tant que tactique hybride".

De son côté, le président biélorusse s'est entretenu au téléphone avec son allié Vladimir Poutine. Selon un communiqué du Kremlin, les deux hommes ont eu "un échange de vues sur la situation des réfugiés" à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Aucun autre détail de cet échange n'a filtré.

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