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Migrants : le camp parisien des jardins d'Eole démantelé dans la précipitation mais dans le calme

Quelque 200 migrants avaient trouvé refuge dans ce parc du 18e arrondissement de la capitale, après avoir été délogés de La Chapelle, de la Halle Pajol, du Bois Dormoy et de la caserne Château-Landon. Reportage.

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France Télévisions
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Des migrants dans les jardins d'Eole, dans le 18e arrondissement de Paris, le 18 juin 2015. (JOEL SAGET / AFP)

Une poignée de migrants fait la queue au stand qui distribue de la nourriture à l'entrée du camp de fortune des jardins d'Eole, vendredi 19 juin, aux alentours de 11 heures. Ils attendent un café, un bout de pain ou encore une part de plat préparé.

A l'arrière, près des grandes tables en bois de l'espace vert aménagé, il y a un peu d'agitation. Ça parlemente. Un représentant de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) est venu faire des propositions aux migrants. Près du stand, une bénévole fait un point en aparté avec d'autres militants. Elle parle en sanglotant :

C'est grave ce qui se passe. Ils veulent les envoyer dans des centres pour clochards.

Une bénévole

aux jardins d'Eole, à Paris

Pour les migrants ballottés depuis des jours dans le nord de Paris, le scénario se répète : seulement quelques jours après leur arrivée, ils vont être évacués de ce campement de fortune situé près de la gare du Nord, dans le 18e arrondissement de Paris.

Alors que l'opération d'évacuation se précise, le représentant de l'Ofpra, accompagné d'un membre de France Terre d'Asile qui parle arabe, s'exprime au milieu d'une petite foule. Il annonce qu'un peu plus de 200 places sont mises à disposition dans des centres d'hébergement.

Dominique Bourdin, coordinateur de la mission pour les sans-abris de la mairie de Paris, explique que seuls partent les migrants qui le souhaitent. Ils vont être répartis dans six centres : cinq dans Paris intra-muros et un autre en Seine-Saint-Denis, à Pantin, une ville limitrophe de la capitale. Il souligne qu'il s'agit d'"une solution immédiate et pérenne". Concrètement, l'hébergement fonctionne toute la journée : les migrants ne sont pas mis à la rue le matin. Et cela durera le temps que leur demande d'asile soit examinée.

Pascal Julien, conseiller EELV du 18e arrondissement de Paris, a assisté aux discussions. Il juge cet accord "acceptable". Il regrette toutefois la non-création de places : "De toute façon, ils vont devoir en créer. Cela ne peut pas tenir. Si 200 autres arrivent demain, ils vont faire comment ?" Lyes, un bénévole des jardins d'Eole, voit également cet accord d'un bon œil : "On n'aurait pas pu obtenir plus." Avec un bémol malgré tout : "J'aurais voulu un document écrit, mais bon..."

Quelques dizaines de minutes plus tard, des migrants sont amenés à l'avant du camp. Une dizaine de cars arrive. Embarquement immédiat. C'est l'heure des au revoir, des derniers conseils juridiques et des ultimes avertissements lancés par les bénévoles.

Les migrants se divisent en groupes. Pour les accompagner, un membre d'Emmaüs est présent dans chaque véhicule. Les places se négocient : "On lui a dit qu'il partait avec sa sœur. On a donné notre parole", dit le membre de France Terre d'Asile arabophone qui court aux quatre coins du camp.

"C'est une opération de communication du gouvernement"

Alors que les premiers cars partent et que les derniers volontaires attendent un nouveau bus, les bénévoles et les migrants organisent une réunion, sorte de mini-assemblée générale. Les avis divergent. Les échanges fusent. Tous ne sont pas traduits en arabe, par manque de temps. "C'est une opération de communication du gouvernement pour ne pas faire l'ouverture du journal de 20 heures demain, journée internationale des réfugiés", estime un intervenant.

Valérie, riveraine qui fait partie du collectif de soutien aux migrants, est choquée par la méthode. Elle reproche à l'Ofpra d'être intervenu par surprise. "On n'était pas préparé. On n'avait pas d'interprètes." Et de condamner la précipitation dans laquelle les migrants ont dû donner une réponse après la proposition de l'Office.

Ces gens ont attendu dans la rue pendant un an. On peut quand même leur laisser quelques heures de réflexion.

Valérie, riveraine et membre du collectif de soutien aux migrants

aux jardins d'Eole, à Paris

La réunion se poursuit. Alors que Pascal Julien, l'élu écologiste, doit prendre la parole, un homme d'une vingtaine d'années hurle : "Je ne veux pas écouter les élus, ce sont des collabos." Mais le ton ne monte pas davantage. Le calme revient aussitôt.

La  peur devant les barbelés

Soudain, une bénévole surgit et affirme que des migrants ont été emmenés "dans un centre de détention". Dominique Bourdin, de la mairie de Paris, indique alors à francetv info qu'il s'agit d'une "méprise" : "Le centre de Gravelle est un ancien centre de détention qui a été transformé en centre d'hébergement d'urgence. Nous y accueillons des SDF tous les hivers." Reste que certains migrants ont pris peur en arrivant sur le site et l'ont quitté. "Il reste des barbelés", concède Pascal Julien à francetv info.

Dans le 18e, le  camp commence à être démonté vers 14 heures. Coiffé d'un béret, et d'un tee-shirt estampillé "Violent Anarchists For Communism", un bénévole indique que la police, à 10 mètres de là, leur a laissé une heure pour évacuer le site. "Mets de côté les ustensiles de cuisine, les casseroles, spatules, etc. C'est le plus utile et ça peut resservir", lance-t-il à une femme d'une cinquantaine d'années. "Ils nous prennent pour des gauchistes irresponsables. Mais qui distribue de la nourriture aux migrants tous les jours ? C'est ça, être irresponsable ?", sourit-il, résigné, derrière ses lunettes.

Les chariots se remplissent. Une montagne de vêtements jonche le sol et le stand de distribution de nourriture n'est plus qu'un amoncellement de planches.

Les forces de l'ordre ferment les deux extrémités de la rue d'Aubervilliers mais ne pressent pas les bénévoles. Certains ont le temps de retourner chercher du linge : "Prends les couvertures, c'est ce qu'il y a de plus dur à trouver."

Un peu plus loin, de l'autre côté du cordon de police, Valérie est un peu sonnée, mais soulagée de constater qu'il n'y a pas eu de violences et que les dizaines de migrants qui ne sont pas partis en centre sont sains et saufs. Interrogée sur le prochain point de chute, elle hausse les épaules : "Je ne sais pas du tout." Et décroche à nouveau son téléphone qui ne cesse de sonner.

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