Mayotte : pourquoi l'immigration est un sujet explosif sur l'archipel

Emmanuel Macron a prononcé mardi, à Mayotte, un discours sur la lutte contre l'immigration clandestine. Dans ce département français, près d'un habitant sur deux est de nationalité étrangère.

Le bidonville de Kaweni, à Mayotte, le 8 juin 2012.
Le bidonville de Kaweni, à Mayotte, le 8 juin 2012. (JEAN-MICHEL DELAGE / SIPA)

"Une île asphyxiée par sa propre frontière." C'est par ces mots que le philosophe mahorais Dénètem Touam Bona dénonçait en 2016 la situation des réfugiés et migrants présents à Mayotte. Dans cet archipel de 374 km2, 48% des 256 500 habitants sont des étrangers, dont 95% de Comoriens, selon l'Insee en 2017. Mais étranger ne signifie pas clandestin. Selon une étude de la revue Plein droit (une publication du Groupe d'information et de soutien des immigrés) datée de mars 2019, 12% de la population de Mayotte serait en séjour illégal, soit 30 000 personnes.

Reste que sur place, la présence d'étrangers, en situation légale ou non, a fait naître de vives tensions entre les habitants. Certains natifs de Mayotte accusent les migrants d'être la cause de tous les maux et s'organisent pour les expulser, les déloger ou les intercepter lors de leur arrivée sur les plages. Une dynamique favorable au Rassemblement national : aux dernières élections européennes, près d'un suffrage exprimé sur deux (45,56%) s'est porté sur la liste portée par Jordan Bardella.

En déplacement dans l'archipel, mardi 22 octobre, Emmanuel Macron a promis d'apporter des "réponses extrêmement concrètes" à l'immigration clandestine. Pourquoi Mayotte est-elle autant sous pression ? Explications.

A cause des titres de séjour spécifiques

A Mayotte, les titres de séjour délivrés ne sont pas les mêmes que ceux délivrés en métropole. En métropole, un titre de séjour est un document délivré par les préfectures qui autorise un étranger à résider sur le territoire français au-delà de la validité de son visa, rappelle La 1ère Mayotte. A contrario, les cartes de séjour délivrées par la préfecture de Mayotte ne sont que des autorisations à circuler dans le département et leurs bénéficiaires ne peuvent pas s'en servir pour se rendre à La Réunion ou en Europe.

Résultat : les titulaires se retrouvent "coincés" et cette situation accroît la pression migratoire sur l'île. "C'est comme si vous obteniez un titre pour Marseille, mais que vous ne pouviez pas vous rendre à Bordeaux", illustre Dominique Segard, responsable de l'antenne mahoraise de la Cimade, une association d'aide aux migrants. Or, "il y a toujours eu une circulation naturelle et ancestrale entre Mayotte et les Comores", liée notamment à l'histoire.

Mayotte se transforme en sas, les personnes sont bloquées et ne peuvent pas partir.Dominique Ségard, responsable de la Cimade à Mayotteà franceinfo

Le titre de séjour, d'une validité d'un an, "est aussi très difficile à avoir. Quant à la carte de résident, pour l'obtenir, il faut prouver qu'on gagne plus que le smic alors que le revenu moyen à Mayotte représente environ 30% du revenu moyen en métropole", poursuit Dominique Segard. Et ces règles "plus sévères ici que partout ailleurs" ralentissent le processus de légalisation des étrangers.

A cause de la limitation du droit du sol

Autre exception qui tend à "bloquer" les personnes à Mayotte : la limitation du droit du sol. Le texte a été voté en mai 2018, dans le cadre de la loi asile et immigration. Il exige pour les bébés nés à Mayotte – après le 1er mars 2019 – que l'un des parents ait, au jour de la naissance, été présent de manière régulière sur le territoire national depuis plus de trois mois, pour que l'enfant puisse avoir la nationalité française à l'âge de 13, 16 ou 18 ans.

"Il y a aussi une mesure transitoire pour les jeunes nés avant le 1er mars 2019. Ils faut que leurs parents aient cinq ans de résidence régulière pour qu'ils aient la nationalité française", rajoute Dominique Segard. 

Par ailleurs, en France métropolitaine, lorsqu'une personne reçoit un refus de séjour avec un ordre de quitter le territoire (OQTF) et qu'elle dépose un recours, elle ne peut être expulsée pendant le temps du recours. A Mayotte, cette mesure n'est pas appliquée : le recours n'est pas suspensif.

En France métropolitaine, quand on se retrouve au centre de rétention, le juge est saisi dans les 48 heures pour statuer. A Mayotte le délai, dans le régime dérogatoire, a été porté à cinq jours. En réalité, la personne est expulsée avant que le juge soit saisi.Dominique Segard, responsable de la Cimade à Mayotteà franceinfo

Fin juin, lors d'un discours consacré aux outre-mer, Emmanuel Macron avait défendu ce régime dérogatoire qui permet selon lui "de préserver le droit du sol" qui "est l'un de nos principes fondamentaux, en adaptant ses conditions d'exercice à la réalité de ce territoire". 

A cause de l'arrivée de nouveaux migrants venant de la région des Grands Lacs

La majorité des migrants à Mayotte est originaire des Comores, mais, depuis une dizaine d'années, "la demande d'asile provient pour moitié de ressortissants de l'Afrique des Grands Lacs", indiquait en 2018 Pascal Brice, alors directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Les pays concernés sont le Rwanda, le Burundi ou la République démocratique du Congo. "Mayotte est confrontée à un double défi migratoire, explique Julien Kerdoncuf, le sous-préfet chargé de la lutte contre l'immigration clandestine, au MondeLe flux traditionnel en provenance des Comores et, maintenant, un flux venant de la région des Grands Lacs, fortement dynamique, qui double pratiquement chaque année."

Il faut dire que Mayotte fait figure d'eldorado pour ces migrants. Située à 70 km de l'île comorienne d'Anjouan et au milieu du canal du Mozambique, l'île est la porte d'entrée la plus proche vers l'Europe. Nombre d'entre eux tentent la traversée, souvent au péril de leur vie. En juillet, le corps d'un enfant de 5 à 6 ans a été retrouvé sur les côtes, provoquant une vive émotion.

Une fois sur place, la réalité est cependant tout autre. "Contrairement à la métropole, ici, il n'y a pas d'aide d'attente, pas d'aide médicale de l'Etat, pas de place en foyer d'accueil hormis le nôtre… C'est un parcours du combattant", décrit Romain Reille, le directeur de l'association Solidarité Mayotte, dans Libération.

Avec la fermeture des routes migratoires traditionnelles, Mayotte est perçue comme une porte d'entrée plus sûre pour rejoindre la France métropolitaine. Environ 95% des demandeurs d'asile s'y rendent une fois leur situation régularisée.Romain Reille, de l'association Solidarité Mayotteà Libération

Pour faire face à ces nouvelles arrivées, la préfecture de Mayotte a créé en 2018 un groupe d'enquête regroupant des experts chargés de "faire tomber" les filières provenant d'Afrique, explique le sous-préfet chargé de la lutte contre l'immigration clandestine à Libération.

A cause d'une perception erronée de la démographie 

La perception de l'immigration peut aussi être incorrecte. A Mayotte, les trois quarts des nouveau-nés ont une mère de nationalité étrangère, principalement comorienne, et les taux de fécondité des moins de 20 ans sont dix fois supérieurs à ceux constatés en métropole, relève l'Insee. L'île est aussi très jeune : un habitant sur deux a moins de 18 ans. "La pression démographique vient essentiellement du fait que la moitié de la population a moins de 18 ans et que les naissances excèdent donc fortement les décès", reprend Dominique Segard, de la Cimade.

"Il faut distinguer les statistiques des perceptions", confirme Didier Breton, coauteur d'une étude sur Mayotte pour l'Institut national d'études démographiques (Ined). "Le sentiment d'invasion que peuvent ressentir certains locaux n'est pas lié à la démographie car, en réalité, énormément de natifs de Mayotte quittent l'île pour étudier en métropole ou à La Réunion", détaille le chercheur à franceinfo. 

Le solde global migratoire à Mayotte est négatif. Il y a plus de personnes qui partent que de personnes qui rentrent.Didier Breton, chercheur à l'Inedà franceinfo

"Le fait qu'une personne sur quatre à Mayotte soit sans titre de séjour s'inscrit dans un contexte où l'île se dépeuple des Mahorais, reprend le démographe. Si la population augmente, c'est du fait du solde naturel, et pas de l'immigration."

A cause de la pauvreté du département

Pour comprendre les tensions liées à l'immigration, il faut également les inscrire dans un contexte économique et social unique en France. Mayotte est le département le plus pauvre du pays. Une immense majorité des habitants (84%) vit sous le seuil de pauvreté. Près d'un habitant sur trois vit dans un logement qui ne dispose pas d'eau courante et quatre logements sur dix sont des "bangas", des habitations faites de tôle, de bois ou de terre, précise Le Figaro.

Le département connaissait en 2016 le taux de chômage le plus élevé d'outre-mer (36,6%) et le PIB par habitant ne s'élevait qu'à 7 900 euros annuels contre 31 500 euros au niveau national, rappelle Le ParisienParmi les 16-64 ans, 33% sont illettrés (c'est-à-dire qu'ils maîtrisent insuffisamment la lecture malgré une scolarisation) et seuls 63,3% des enfants de 3 ans sont inscrits à l'école, contre 97% au niveau national.

"Cette situation conduit certains à accuser les immigrés d'être responsables de tout : le chômage, la fécondité élevée, la violence, le manque de développement… poursuit Didier Breton. On va considérer le natif de Mayotte comme légitime et celui qui vient d'Anjouan comme illégitime."