L'incendie du camp de migrants de Grande-Synthe signe-t-il l'échec de ce modèle d'accueil ?

Le camp était devenu insalubre et en proie à des violences en raison, notamment, de sa surpopulation. Mais cet écueil aurait pu être évité, estiment la mairie et une association qui a participé à sa gestion.

Les vestiges du camp de migrants de la Linière, à Grande-Synthe (Nord), le 11 avril 2017, au lendemain d\'un incendie qui a détruit l\'essentiel des installations.
Les vestiges du camp de migrants de la Linière, à Grande-Synthe (Nord), le 11 avril 2017, au lendemain d'un incendie qui a détruit l'essentiel des installations. (KRISTINA AFANASYEVA / AFP)

Les belles promesses du camp de la Linière sont parties en fumée. Environ 230 des 300 chalets en bois installés sur un terrain de la commune de Grande-Synthe (Nord) ont brûlé dans la soirée du lundi 10 avril. En mars 2016, le maire, Damien Carême, se félicitait de l'ouverture de ce camp de migrants conforme aux normes internationales des Nations unies, qui remplaçait un bidonville installé dans un océan de boue. Mais les conditions d'accueil se sont progressivement dégradées en raison de sa surpopulation, en particulier après le démantèlement de la "jungle" de Calais.

Lundi, il accueillait 1 500 personnes pour seulement 700 places et, avant l'incendie, une rixe avait éclaté entre des occupants kurdes et afghans. Sa destruction, dans ces circonstances confuses, achève de noircir le tableau de cette expérience unique en France d'un camp en dur construit pour remplacer un bidonville. Mais le modèle de Grande-Synthe doit-il être enterré ? Franceinfo a interrogé plusieurs acteurs qui ont participé à sa gestion pour le savoir.

Non, le camp a bien fonctionné pendant un temps

Même deux jours après l'incendie, la mairie de Grande-Synthe, jointe par franceinfo, l'assure : "On croit à ce modèle." Si elle a renoncé à reconstruire cette structure, elle estime que ce camp était gérable. Avant son ouverture, les migrants vivaient dans une vaste étendue de boue, et les associations constataient de nombreux problèmes de santé. La population, estimée à plus de 2 500 migrants, n'avait accès qu'à 48 douches, et d'une toilette pour 40 personnes. A son ouverture, avec une population réduite à 1 500, le nouveau camp comptait 66 douches et une toilette pour environ 12 personnes. Sans compter l'encadrement, plus important, et le bénéfice sanitaire de dormir dans des abris en dur plutôt que des tentes.

Nous avons gagné la première bataille : sortir ces gens de l'indignité où ils vivaient.Un responsable de Médecins sans frontièresen avril 2016, à "Télérama"

"Ce camp peut fonctionner si on a la volonté de le faire fonctionner", acquiesce Yann Manzi, interrogé par franceinfo, optimiste mais amer. L'association qu'il dirige, Utopia 56, gérait le camp jusqu'à ce que l'Etat le reprenne en main, fin mai 2016, et l'évince au profit d'une autre association, l'Afeji. "Un camp n'était pas forcément la réponse idéale" à la question de l'hébergement des migrants, "mais c'était mieux que rien", estime-t-il.

Pour illustrer la possibiliter de gérer ce type de structures, il cite la question des violences : "On n'empêchera pas qu'elles existent, mais quand on était présents 24 heures sur 24, les choses se tassaient plus rapidement." Yann Manzi assure que le nombre de personnes présentes quotidiennement sur place a diminué drastiquement au moment de la prise de contrôle de l'Afeji – qui n'a pas répondu à nos sollicitations. D'autres acteurs associatifs plus habitués à ces missions, citées par La Voix du Nord critiquaient tout de même une gestion en forme de "joyeux bazar" de la part d'Utopia 56.

Non, tant que la population est limitée

"Tant que le camp était dimensionné pour entre 600 et 800 personnes, et occupé essentiellement par des Kurdes, tout se passait très bien", explique l'équipe de Damien Carême. Dans les semaines qui ont suivi son ouverture, il avait pourtant accueilli 1 500 personnes, mais la mairie a toujours souhaité que sa population redescende, ce qu'elle avait fait après quelques mois, à la suite d'une vague de départs de migrants vers des centres d'accueil et d'orientation (CAO) ou des passages en Angleterre.

"Ce qui n'a pas fonctionné depuis quelques mois, c'est le nombre d'habitants et la promiscuité entre les communautés", estime la mairie. Ce double problème est apparu au moment du démantèlement de la "jungle" de Calais, en octobre, et avec l'arrivée massive de migrants afghans venus d'Allemagne. "On s'est retrouvé avec des Afghans qui dormaient par terre dans les cuisines communes, alors que les Kurdes, installés depuis plus longtemps, étaient dans les chalets", déplore la municipalité. Un déséquilibre à l'origine d'un ressentiment entre ces deux groupes, illustré par la rixe de lundi.

 Il y a des violences, mais elles viennent surtout de la façon dont on les accueille. La violence, c'est mettre 1 500 personnes dans 700 hébergements.Yann Manzi, de l'association Utopia 56à franceinfo

Malgré tout, la mairie veut croire qu'il est "tout à fait faisable" de maintenir un tel camp dans de bonnes conditions tant qu'il reste "à taille humaine", et met en avant l'absence de contestation de la part des habitants de Grande-Synthe, pourtant pas tous favorables à l'accueil des migrants : "Il n'y a aucune insulte sur la page Facebook de la ville." Et la mairie de conclure de façon optimiste : "Grande-Synthe a mis en évidence que si l’Etat et le tissu associatif inventent leur modèle, c’est faisable."

Oui, s'il reste l'apanage d'une seule ville

Pour la mairie de Grande-Synthe, la surpopulation qui a détérioré les conditions de vie était un problème évitable, à condition que d'autres camps de ce type soient créés ailleurs. Pour elle, il n'était pas question d'agrandir le camp de la Linière pour s'adapter à la surpopulation. "On est une ville de 22 000 habitants, et pas une ville riche", explique la municipalité. "Il faut que le nombre de migrants permette à leur inclusion de se faire correctement, par rapport aux capacités des services de la ville", notamment les places à l'école

"La solution passe par la répartition des efforts entre les 36 000 communes", estime la mairie, qui salue par exemple le geste de sa voisine Gravelines. Après l'incendie, son maire a proposé d'accueillir deux familles qui vivaient dans le camp de la Linière. "Certes, ce ne sont que deux familles, mais ce sont deux familles de plus à l'abri. Si chaque commune de France, fait de même, il n'y a plus de problématique de réfugiés." Pour la mairie, ce n'est pas un nouveau Grande-Synthe qui résoudra seul le problème, mais une meilleure répartition des structures, qu'elles prennent la forme de camp ou non.

Une vision nuancée par Yann Manzi. S'il est d'accord pour dire que la France a la possibilité d'absorber l'arrivée de "dizaines de milliers de migrants, si elle avait la volonté de le faire", notamment en faisant appel à l'accueil volontaire à domicile, il croit aussi qu'il est possible d'établir des camps plus grands que celui de la Linière. Et ose cette comparaison : "Je travaille sur des festivals, notamment aux Vieilles Charrues, où on organise des campings de 35 000 personnes. Certes, c'est éphémère, mais on sait faire les choses." Et ce même si les populations accueillies sont très différentes.

Oui, tant que le principe ne sera pas défendu par l'Etat

Pour Yann Manzi, l'abandon du camp de la Linière, qui ne sera pas reconstruit après son incendie, fait le bonheur de l'Etat. Celui-ci n'était pas à l'origine du camp, et plutôt réticent à sa construction, avant de reprendre sa gestion en mai. "Au total, l'Etat a investi environ 7 millions d'euros", se félicite la mairie. Mais le dirigeant d'Utopia 56 estime, lui, que les autorités ont "repris ce camp", fin mai 2016, "pour mieux le fermer""On a l'impression que tout a été fait pour démontrer que ce modèle de camp ne marchait pas", poursuit-il. En mars, Amin Trouvé Baghdouche, coordinateur de Médecins du monde, accusait lui aussi "les pouvoirs publics de ne pas prendre leurs responsabilités".

Depuis la reprise du camp par l'Etat et l'Afeji, le nombre de chalets est passé de 360 à 280, reconnaissait le président de cette association, Franck Spicht, en mars dernier dans L'Express. "Les shelters ont été retirés au fil des départs, notamment en centres d'accueil et d'orientation", mais leur nombre n'est pas reparti à la hausse quand la population a gonflé jusqu'à atteindre le double les capacités d'accueil. "Il n'est pas possible de tenir un camp dans des conditions aussi insalubres si, en plus, on retire des chalets", tempête le président d'Utopia 56.

La mairie a une vision plus nuancée des intentions de l'Etat. Elle-même estime que le camp ne pouvait être maintenu éternellement ni dépasser une certaine population. Mais elle estime tout de même que les autorités ont manqué de bonne volonté, notamment au moment d'aider certaines familles à trouver des places en CAO. "On était parvenu à se poser avec 200 à 300 familles pour les pousser à réfléchir à leur projet, et obtenu leur accord pour qu'elles partent du camp et renoncent à passer en Angleterre", raconte la mairie. "Sauf qu'on nous a dit qu'il n'y avait plus de place en CAO. Aujourd'hui, il paraît qu'en 72 heures, on a trouvé 1 000 places. On est pour, mais dubitatifs."

Contacté, le cabinet de la ministre du Logement, Emmanuelle Cosse, "ne saurait dire ce que la ministre pense du modèlede camp expérimenté par Grande-Synthe. Mais reste fidèle à sa position : le camp devait fermer à terme. "L'objet de la convention signée en mars", prolongeant de six mois la gestion du camp par l'Afeji, "était de réduire la voilure", explique l'entourage d'Emmanuelle Cosse, quelle que soit la situation de surpopulation. Interrogé sur l'opportunité de construire un nouveau camp en dur, si un nouveau bidonville clandestin se formait dans les Hauts-de-France, le ministère botte en touche.

L’idée est de faire en sorte qu'il n'y ait pas de campement sauvage qui se reconstitue.Le ministère du Logementà franceinfo