Esclavage en Libye : après avoir dénoncé un "crime contre l'humanité", que peut faire la communauté internationale ?

Le président de la République Emmanuel Macron réclame une réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU, au sujet du traitement des migrants en Libye. Mais pour mettre fin à cette situation, c'est le conflit interne à la Libye qu'il faudra régler.

Des migrants ivoiriens rapatriés depuis la Libye à Abidjan (Côte d\'Ivoire), le 20 novembre 2017.
Des migrants ivoiriens rapatriés depuis la Libye à Abidjan (Côte d'Ivoire), le 20 novembre 2017. (ISSOUF SANOGO / AFP)
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Camille CaldiniFrance Télévisions

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Selon le Haut commissariait de l'ONU pour les réfugiés, près de 400 000 migrants sont coincés en Libye, dont 7 000 à 9 000 sont privés de liberté. Emmanuel Macron a qualifié, mercredi 22 novembre, de "crime contre l'Humanité" la vente de migrants africains comme esclaves dans le pays, médiatisée après la diffusion d'une enquête de CNN.

>> "Douze Nigérians ont été vendus sous nos yeux" : quand CNN filme une vente aux enchères d'êtres humains en Libye

"La dénonciation par la France est sans appel", a affirmé le chef de l'Etat, après une rencontre à l'Elysée avec le président guinéen Alpha Condé, également président de l'Union africaine. La France a par ailleurs pris "l'initiative, au Conseil de sécurité" de l'ONU, en demandant une réunion en urgence sur le sujet. Mais au-delà des réactions politiques, que peut faire la communauté internationale pour mettre fin à "l'enfer libyen" ?

A court terme, exfiltrer et accueillir les migrants

"Aujourd'hui, il est impossible de faire quoi que ce soit pour que la situation des migrants en Libye change d'un iota", estime Jalel Harchaoui, doctorant en géopolitique à l'université Paris 8, spécialiste de la Libye, contacté par franceinfo. 

S'il suffisait d'appuyer sur un bouton, d'imposer une sanction, cela voudrait dire que l'on peut mettre fin au chaos dans tout l'ouest libyen, mais ce n'est pas le cas.

Jalel Harchaoui, doctorant en géopolitique à l'université Paris 8, spécialiste de la Libye

à franceinfo

La communauté internationale ne peut pourtant plus rester passive, depuis qu'un reportage de CNN a montré au grand public le traitement réservé aux migrants en Libye. La situation était déjà connue depuis de nombreux mois, comme l'explique Géopolis, mais il a fallu attendre novembre pour déclencher une prise de conscience internationale et les premières mesures d'urgence.

Le Haut commissariat de l'ONU pour les réfugiés est parvenu à exfiltrer vers le Niger 25 hommes, femmes et enfants, originaires d'Erythrée, d'Ethiopie et du Soudan. "Ils seront tous hébergés dans une maison à Niamey le temps que leurs demandes de réinstallation soient examinées", précise Vincent Cochetel, envoyé spécial du HCR pour la situation en Méditerranée centrale, dans un communiqué. "Nous espérons que nous serons en mesure de mener d'autres évacuations à l'avenir", poursuit-il.

La France va d'ailleurs accueillir ces premiers réfugiés. "Ce sont des rescapés de l'enfer", estime Pascal Brice, directeur général de l'Office français de protection des réfugiés apatrides (Ofpra). "Il s'agit de personnes qui relèvent du droit d'asile. C'est ce que nous vérifions à travers nos missions sur place", explique-t-il à franceinfo. Dans la foulée, Emmanuel Macron a appelé, sur Twitter, ses partenaires européens "à rejoindre la France dans cette mobilisation".

Quelque 155 Ivoiriens ont également été rapatriés par avion, de Libye où ils vivaient dans "des conditions pires que les animaux", vers Abidjan. La Côte d'Ivoire entend rapatrier dans les prochains jours encore 340 de ses ressortissants. Le gouvernement ivoirien rapatrie régulièrement, depuis 2015, des migrants en difficulté. Au total, un peu moins de 1 300 personnes ont bénéficié de vols retour.

Le Rwanda s'est également dit prêt à accueillir jusqu'à 30 000 migrants africains, a annoncé mercredi la chef de la diplomatie rwandaise, Louise Mushikiwabo. "Etant donné la philosophie politique du Rwanda et notre propre histoire, nous ne pouvons pas rester silencieux quand des êtres humains sont maltraités et vendus aux enchères comme du bétail", a déclaré la ministre. Mais Jalel Harchaoui voit surtout dans cette déclaration un moyen pour le président rwandais Paul Kagamé "de racheter des points de crédibilité", après la publication en octobre d'un rapport accablant de Human Rights Watch, qui dénonce torture et exécutions sommaires dans le pays.

A moyen terme, évaluer la politique migratoire européenne

"Ces évacuations de réfugiés ne peuvent qu’être une partie d’efforts plus larges de construction de l’asile et de gestion des migrations", précise toutefois Vincent Cochetel. Selon l'envoyé spécial du HCR, il est "nécessaire de créer davantage de moyens réguliers et sûrs afin de permettre aux réfugiés de trouver la sécurité et la protection internationale". Face aux atrocités commises en Libye, la responsabilité de l'Union européenne est ainsi pointée du doigt.

La coopération de l'UE avec la Libye pour stopper l'arrivée de migrants est inhumaine.

Zeid Ra’ad Al-Hussein, Haut commissaire aux droits humains de l'ONU

le mardi 14 novembre

En cause, selon lui et plusieurs ONG, la volonté de l'UE de confier la gestion des flux migratoires à la Libye. "Les dirigeants européens ont cherché à exporter le problème", explique le Guardian (en anglais). "Perturbation des missions humanitaires de sauvetage en Méditerranée, aide aux pays nord-africains et sahéliens qui s’engagent à endiguer le flux des migrants, renforcement des garde-côtes libyens", ont été utilisés pour bloquer les migrants au sud de la Méditerrannée, détaille le quotidien britannique. Une position partagée par Claudy Siar, du Collectif contre l’esclavage en Libye, qui accuse frontalement l'Union européenne d'être "complice" de "crime contre l'humanité", jeudi, sur franceinfo.

Il y a la complicité de l'Union européenne lorsque, le 3 février dernier, l'Union européenne signe un accord avec la Libye, avec le Niger et d'autres pays pour enrayer ce flux migratoire, en réalité pour stopper les migrants pour qu'ils soient dans un cul de sac.

Claudy Siar, du Collectif contre l'esclavage en Libye

à franceinfo

"Censés "sauver des vies" en mer, [les] garde-côtes [libyens] n’emportent même pas de gilets de sauvetage, les battent parfois, et sont davantage intéressés par le fait de les arrêter, affirme au Monde Hassiba Hadj Sahraoui, conseillère de Médecins sans frontières sur les questions de migration et de déplacement. Dans un pays rongé par la guerre civile et la pauvreté, "les migrants sont considérés pour leur valeur marchande", déplore-t-elle. Pour MSF, "la Libye ne fait pas partie de la solution, elle est en grande partie le problème", poursuit Le Monde.

L’ONG réclame l'arrêt de la coopération avec les autorités et la mise en place d’une stratégie à long terme. "Si tant de gens sont prêts à encourir autant de risques, renforcer les contrôles ne résoudra rien", résume Richard Danziger, responsable de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique, dans Le Monde Diplomatique.

A long terme, rétablir la paix en Libye

De Paris à Ouagadougou (Burkina Faso), des milliers de manifestants ont protesté ces derniers jours, devant les ambassades libyennes, contre l'esclavage des migrants africains. Le président du Niger Mahamadou Issoufou a appelé la Cour pénale internationale (CPI) à "se saisir du dossier". Sous la pression internationale, le gouvernement libyen d'union nationale (GNA) a ouvert une enquête. "Si ces allégations sont confirmées, toutes les personnes impliquées dans ces crimes seront punies", a promis le ministère des Affaires étrangères.

Mais de quel pouvoir dispose vraiment Tripoli ? Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est en proie à une guerre civile. Le gouvernement de Tripoli, reconnu par la communauté internationale, est "peut-être le gouvernement le plus faible des trois qui existent aujourd’hui en Libye", explique le spécialiste de la Libye Jalel Harchaoui. Pour lui, ce sont "les groupes armés" qui exercent réellement le pouvoir dans le pays, tout en exerçant "de multiples activités" : "Certaines sont légitimes et licites, génèrent une activité économique, mais certaines sont criminelles." Selon le chercheur, il est donc "impossible d'identifier et punir les auteurs des exactions", comme le promet Tripoli, car la situation ne peut être résumée à "les gentils contre les méchants"

Selon l'International Crisis Group (en anglais), le seul moyen de mettre un terme au trafic d'êtres humains en Libye est de "réinitialiser" le processus de paix, pour mettre en place un gouvernement respecté par toutes les parties du conflit. "Pour cela, il faut que l'Union européenne propose une politique unifiée", analyse Jalel Harchaoui. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. "On voit une nette différence entre l'Italie, qui reste très silencieuse sur le traitement des migrants en Libye, et la  France, qui est plus bruyante et reprend le dessus sur le dossier,", en demandant une réunion d'urgence au Conseil de sécurité de l'ONU, cite par exemple Jalel Harchaoui.

Enfin, le chercheur met en garde "les Etats qui utilisent la situation des migrants en Libye pour servir leur agenda, sans se préoccuper du conflit libyen dans son ensemble".

C'est une guerre civile, il ne faut pas croire que l'on peut régler un petit morceau, aussi horrible soit-il, d'un conflit, sans se préoccuper de l'ensemble de la situation.

Jalel Harchaoui, doctorant en géopolitique à l'université Paris 8, spécialiste de la Libye

à franceinfo