Cinq questions sur l'afflux de milliers de migrants à la frontière entre la Turquie et la Grèce

Les autorités grecques ont décidé de renforcer encore leurs patrouilles aux frontières maritimes et terrestres du nord-est du pays.

Des migrants patientent près du poste-frontière de Kastanies pour tenter d\'entrer en Grèce, le samedi 29 février 2020.
Des migrants patientent près du poste-frontière de Kastanies pour tenter d'entrer en Grèce, le samedi 29 février 2020. (EMRAH GUREL/AP/SIPA / SIPA)

"Notre conseil de sécurité national a décidé de porter le niveau de protection aux frontières à son maximum." Au sortir d'une réunion de crise, dimanche 1er mars, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a annoncé que son pays allait déployer des ressources inédites pour protéger ses frontières face à l'afflux de milliers de migrants venus de Turquie.

La veille, les Nations unies avaient chiffré à 13 000 le nombre de migrants massés le long des 212 km de frontière entre les deux pays, qui bordent le fleuve Evros. Sur place, les heurts avec la police sont fréquents. Pourquoi une telle situation ? Quelles sont les réactions internationales ? Franceinfo récapitule.

Quelles sont les zones de tensions ?

Plusieurs lieux sont particulièrement concernés par le récent afflux de migrants : les îles de Lesbos, Samos et Chios, situées à quelques kilomètres des côtes turques, mais surtout le poste-frontière de Kastanies, qui fait figure de principale porte d'entrée terrestre vers l'espace Schengen.

A cet endroit se trouvent plusieurs milliers de migrants, dont de nombreuses familles venues de Syrie, d'Afghanistan ou de Somalie, qui souhaitent gagner le territoire de l'Union européenne en traversant le fleuve Evros, qui marque la frontière entre la Turquie et la Grèce.

Quelle est la situation sur place ?

Athènes a indiqué dimanche avoir empêché l'entrée sur son territoire de 10 000 migrants tout au long du fleuve en seulement 24 heures, et avoir procédé à l'arrestation de 73 personnes. Citée par l'AFP, une source gouvernementale  grecque a pour sa part avancé le chiffre de 15 500 personnes retenues en Turquie, et près de 200 arrestations.

Des violences ont éclaté sur cette frontière terrestre. La police grecque a fait usage dimanche de grenades lacrymogènes et canons à eau, auxquels les migrants ont répondu par des jets de pierre.

La situation n'est pas plus apaisée en mer Egée. Durant le week-end, des habitants de l'île de Lesbos ont empêché des migrants d'accoster, lançant des insultes à la représentante locale du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et frappant des journalistes qui documentaient la scène, comme l'indique la correspondante de Mediapart

franceinfo

Lesbos est depuis longtemps en première ligne sur la question de l'accueil des migrants. Ouvert en 2013, et prévu pour accueillir 2 840 personnes, le camp de Moria situé sur l'île héberge aujourd'hui plus de 19 000 migrants dans des conditions insalubres. Dimanche, un groupe d'habitants munis de chaînes et de pierres a tenté d'empêcher les bus de la police transportant des demandeurs d'asile d'y accéder.

Malgré les difficultés, au moins 500 migrants ont réussi à gagner l'île lors de la seule journée de dimanche, à bord d'une dizaine d'embarcations. Lundi, un petit garçon a été retrouvé mort au large de l'île lors du naufrage d'un radeau de fortune qui transportait une cinquantaine de réfugiés.

Comment en est-on arrivé là ?

Si la Grèce est en première ligne de la crise migratoire depuis 2015, le récent afflux de réfugiés à ses portes est le fruit d'une décision du président turc. En dépit d'un pacte conclu en 2016 entre Ankara et Bruxelles, Recep Tayyip Erdogan a en effet annoncé vendredi qu'il ouvrirait ses frontières avec l'Europe pour laisser passer les migrants qui souhaitent s'y rendre.

Le dirigeant turc espère ainsi faire se servir des 3,7 millions de migrants et réfugiés présents sur son sol comme d'une "monnaie d'échange, pour obtenir un soutien européen dans [ses] opérations en Syrie", écrit Le Figaro.

Un migrant traverse une barrière lors d\'affrontements avec la police grecque à Pazarkule, dans le district d\'Edirne, le 29 février 2020.
Un migrant traverse une barrière lors d'affrontements avec la police grecque à Pazarkule, dans le district d'Edirne, le 29 février 2020. (BULENT KILIC / AFP)

Opposée à Bachar Al-Assad depuis le début de la guerre en 2011, la Turquie a en effet intensifié ces derniers jours ses opérations contre le régime syrien, soutenu par Moscou. Elle craint que l'offensive meurtrière menée depuis décembre par Damas pour reprendre la province d'Idleb, dernier bastion rebelle et jihadiste de Syrie, n'entraîne des centaines de milliers d'exilés à se rendre sur son sol.

Esseulé dans cette offensive militaire, Recep Tayyip Erdogan a donc choisi vendredi d'inciter les migrants présents en Turquie à rejoindre l'Europe pour pousser ses alliés de l'Otan à s'engager à ses côtés sur le front syrien. Une décision prise après la mort jeudi de 33 militaires turcs dans des frappes aériennes attribuées au régime syrien. "En quelques heures, des bus ont été affrétés pour transférer migrants et réfugiés, moyennant 10 euros, à la frontière terrestre de la Grèce et la Bulgarie", rapporte Le Figaro.

Un coup de pression qui n'a pas fonctionné. Réunis vendredi à la demande de la Turquie, les membres de l'Otan n'ont offert qu'un soutien protocolaire à Ankara, sans prendre aucun de réel engagement concret pour aider la Turquie sur le front syrien.

Quelles mesures ont été prises en Grèce ?

Face à cette nouvelle vague de migration, Athènes a décidé de renforcer encore ses patrouilles aux frontières maritimes et terrestres du nord-est du pays. Le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis a ainsi annoncé l'arrivée de quelque 4 000 soldats et policiers ainsi que des drones à la frontière nord et l'envoi de 52 bateaux, dont des navires de guerre, pour patrouiller en mer Egée, écrit encore Le Figaro.

Plus exceptionnel encore, le gouvernement grec a annoncé dimanche qu'il refusera durant un mois de recevoir toute nouvelle demande d'asile déposée par des migrants entrés illégalement sur son territoire. Une mesure interdite par le droit européen, rappelle le New York Times, qui indique qu'Athènes demanderait une dérogation aux Vingt-Sept pour appliquer sa politique.

Athènes a également mis en place un système d'envoi automatique de textos aux téléphones mobiles étrangers approchant la frontière, avec le message suivant : "Personne ne peut traverser les frontières grecques. Ceux qui tentent d'entrer illégalement seront bloqués."

Quelles sont les réactions ?

"Personne ne peut faire chanter l'UE", a prévenu, lundi, le commissaire européen aux Migrations Margaritis Schinas, dénonçant un "chantage inacceptable" du président turc Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier a agité, peu avant, la menace de l'arrivée de "millions" de migrants en Europe après l'ouverture des frontières de la Turquie. "Depuis que nous avons ouvert nos frontières, le nombre de ceux qui se sont dirigés vers l'Europe a atteint les centaines de milliers. Bientôt, ce nombre s'exprimera en millions", a affirmé le dirigeant turc.

Dans un tweet publié dimanche, Emmanuel Macron a souligné la "pleine solidarité" de la France avec la Grèce et la Bulgarie, et sa volonté de "leur prêter une assistance rapide et protéger les frontières" dans le cadre des "efforts européens".

La commissaire européenne Ursula von der Leyen avait indiqué samedi que l'Union européenne observait avec "préoccupation" l'afflux de migrants sans contrôle depuis la Turquie vers ses frontières orientales. L'agence européenne de contrôle des frontières Frontex a en outre annoncé dimanche avoir déployé des renforts et relevé son niveau d'alerte à la frontière gréco-turque.

Afin de tenter de déminer une situation déjà explosive, le président turc Recep Tayyip Erdogan se rendra jeudi en Russie pour discuter avec Vladimir Poutine de l'escalade des tensions dans le nord-ouest de la Syrie. Mais, évoquant les réfugiés qui se pressent aux portes de l'espace Schengen, il a déjà prévenu que l'Union devrait "prendre sa part du fardeau".