"Aquarius" : l'Europe "fait le dos rond en attendant la prochaine crise"

François Gemenne, chercheur spécialiste des migrations, déplore lundi sur franceinfo que le droit international soit devenu "une chimère pour les États" qui ne sont que "très rarement sanctionnés".

L\'Aquarius de nouveau en quête d\'un port d\'accueil pour 141 migrants secourus le 10 août 2018.
L'Aquarius de nouveau en quête d'un port d'accueil pour 141 migrants secourus le 10 août 2018. (BORIS HORVAT / AFP)

Le navire Aquarius affrété par SOS Méditerranée, qui a secouru vendredi 10 août, 141 personnes au large des côtes libyennes, est à la recherche d'un port où les débarquer. Dimanche, il faisait route vers l'Europe sans avoir reçu confirmation d'un lieu sûr où accoster. "On est dans une situation où on fait le dos rond en attendant que cela se passe et en attendant la prochaine crise", explique sur franceinfo François Gemenne, chercheur à Sciences Po spécialiste des migrations.

franceinfo : Quel devrait être le port d'accueil si on faisait respecter le droit maritime international ?

François Gemenne : Cela doit être le port sûr qui est le plus proche. Donc, en fonction de la localisation du bateau, cela devrait être un port soit à Malte, soit en Italie, mais ces deux pays se rejettent la responsabilité comme ils l'avaient fait en juin dernier, quand le même scénario s'était présenté. Cette situation de refus n'est pas prévue par le droit international et donc, il va falloir qu'un État tiers vienne à la rescousse. La dernière fois, c'était l'Espagne et on avait convoqué un sommet européen pour essayer de trouver une réponse structurelle à cette question. On avait promis la création de plateformes de débarquement sûres dans l'Union européenne, notamment pour ces bateaux. Six semaines après, tout cela est resté lettre morte. Donc, on est dans une situation où on fait le dos rond en attendant que cela se passe et en attendant la prochaine crise.

Cette proposition de plateformes n'avance pas du tout ?

A ma connaissance, il n'y a rien eu du tout. On s'est contenté de faire la déclaration, c'est-à-dire qu'on s'est contenté de sauver les meubles. Il y avait des désaccords profonds au niveau de l'Union européenne et je crains qu'on ait fait une déclaration de façade pour sauver un semblant d'unité et que derrière, en ce qui concerne la mise en application, il n'y ait rien du tout qui se soit passé.

Malte et l'Italie refusent donc d'accueillir les migrants. Peuvent-ils être poursuivis en justice ?

On peut l'imaginer, mais il faut voir qui intente la plainte. Malheureusement, il faut bien constater qu'aujourd'hui, le droit international est largement devenu une chimère pour les États. Ils en font absolument ce qu'ils veulent, l'appliquent lorsque cela leur chante et ne sont que très rarement sanctionnés lorsqu'ils ne l'appliquent pas.

Cette situation peut-elle durer longtemps entre l'Aquarius et l'Europe ?

Cela peut encore durer très longtemps. J'imagine qu'après ces refus de Malte et de l'Italie, il va y avoir à nouveau une nouvelle crise politique au sein de l'Union européenne. Les différents pays vont refuser d'accueillir le bateau, il va de nouveau falloir convoquer un Conseil européen, on va à nouveau jouer au concours Lépine de la solution la moins épineuse pour sortir ce bateau de la Méditerranée. La question est de savoir ce que va faire la France. On peut difficilement imaginer qu'elle propose de l'accueillir, mais peut-être aura-t-elle retenu la leçon et on peut imaginer qu'un port de Corse ou Marseille se propose.