Témoignage "Ils m'ont torturé avec de l'électricité", confie un fixeur de Radio France, enlevé pendant neuf jours par l'armée russe

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De la fumée s'élève après une explosion à Kiev, le 17 mars 2022, alors que les troupes russes tentent d'encercler la capitale ukrainienne. (FADEL SENNA / AFP)

Nikita, un nom d'emprunt, âgé de 32 ans, s'est confié au micro de franceinfo. Il dévoile les conditions de sa détention par les forces russes. 

C'est un témoignage aussi rare que glaçant. Un fixeur ukrainien, ayant assisté comme guide et interprète les équipes de Radio France à la fin du mois de février et au début du mois de mars en Ukraine, a été enlevé et torturé pendant neuf jours par l'armée russe. Radio France avait alerté de sa disparition le 8 mars dernier Reporters sans frontières, ainsi que les autorités françaises. 

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Nikita (son prénom a été modifié pour garantir sa sécurité), âgé de 32 ans, est un fixeur : il fait partie de ces accompagnateurs locaux indispensables au travail des journalistes étrangers dans les régions à risque. Il a été enlevé le 5 mars par des forces russes. Détenu pendant neuf jours, il raconte à franceinfo les mitraillages, les chocs électriques, les coups de barre de fer et les simulacres d'exécution qu'il a subis. Son histoire ressemble aujourd'hui à celle d'un miraculé.

"Une première journée très violente"

Comme d'autres journalistes ou collaborateurs de médias, sa voiture, dûment estampillée "presse" est prise sous le feu délibéré de combattants russes le 5 mars, alors qu'il tente de rejoindre, seul, un village où sa famille s'est réfugiée. Sa voiture est mitraillée, il heurte un arbre en tentant de s'enfuir. Les soldats russes l'arrêtent, il est très violemment interrogé : les coups pleuvent, il explique qu'il est un civil, qu'il est interprète et fixeur pour des journalistes étrangers. Les soldats russes pensent qu'il est un espion ou un militaire en repérage pour guider les tirs de l’artillerie.

Guerre en Ukraine : le témoignage de Nikita enlevé pendant neuf jours par l'armée russe
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Nikita reçoit des coups de crosse sur le visage et le corps, menacé d'un couteau, est jeté dans un fossé et il subit un simulacre d'exécution. "C'était surtout lors de la première journée [le 5 mars], qui a été très violente", raconte-t-il. Il est emmené dans la forêt par les soldats, il est attaché à un arbre et mis pieds nus. Il est à nouveau roué de coups de crosses de fusils mitrailleurs et de barre de fer et perd connaissance à plusieurs reprises. "Après l'interrogatoire, un commandant local a ordonné que l'on ne me touche pas jusqu'au 8 mars. Même si j'étais attaché à un arbre, même si j'avais froid... J'étais tout de même nourri et réchauffé par un feu."

Attaché en pleine nature pendant trois jours, là où la nuit la température descend facilement à −5°C, Nikita est transféré à une quarantaine de minutes de là et il est de nouveau interrogé et torturé le 8 mars. Il décrit trois ou quatre chocs électriques, pendant cinq à dix secondes à chaque fois, au niveau de la jambe.

"Ils m'ont torturé avec de l'électricité, au niveau de la jambe. Ils m'ont reposé de nouveau toutes leurs questions."

Nikita,

à franceinfo

Avec deux autres civils, Nikita est attaché et les yeux bandés, il est transféré et enfermé dans la cave glaciale et partiellement inondée d'une maison. Il y reste deux jours, avant d'être emmené dans le sous-sol d'une autre maison, où il est à nouveau interrogé. 

Le 13 mars, Nikita et deux autres Ukrainiens sont finalement relâchés, en pleine forêt : les soldats russes semblent finalement convaincus qu'il s'agit bien de civils. Mais les blessures de l'un des codétenus de Nikita sont sévères. "Durant la détention, la personne a été frappée fortement à la tête. Il avait des blessures internes, au niveau du crâne. Il est en train de se faire soigner à l'étranger", souligne-t-il. De son côté, Nikita a le corps couvert d’hématomes, la jambe gonflée et toujours des difficultés à bouger ses mains. Le médecin qui l'a examiné a constaté des hématomes à la tête et sur le corps et un gonflement de la jambe droite, avec des engourdissements des membres pouvant résulter des chocs électriques subis, selon les précisions de RSF dont un correspondant a assisté à l'examen médical. 

Aujourd'hui, Nikita, ainsi que sa famille, est sain et sauf quelque part en Ukraine. Le trentenaire, juriste de formation, régulièrement interprète pour des médias étrangers depuis 2013, "comme l’ensemble des fixeurs en terrain de guerre" a pris des risques "pour la liberté d’informer", souligne Radio France dans un communiqué. "Sans eux, nous ne pourrions faire l'indispensable travail de reportage sur le terrain pour informer en temps de guerres et de conflits". Radio France exprime sa "profonde reconnaissance." 

Reporters sans frontières va désormais transmettre le témoignage de Nikita au procureur de la Cour pénale internationale (CPI) en complément des deux plaintes que RSF lui a déjà adressées, les 4 et 16 mars. 

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