Guerre en Ukraine : qui est Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, dont l'objectif est de "faire craindre" son pays ?

L'inamovible chef de la diplomatie de Vladimir Poutine, brutal mais autrefois respecté, est prêt à tous les mensonges pour porter la voix de Moscou. Dernier coup d'éclat en date : ses propos sur le supposé "sang juif" d'Adolf Hitler, qui ont scandalisé la communauté internationale.

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Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, lors d'une conférence de presse avec son homologue iranien à Moscou, le 15 mars 2022, sur une image diffusée par son ministère. (RUSSIAN FOREIGN MINISTRY / SPUTNIK / AFP)

Longtemps surnommé "Monsieur Non" à l'ONU, Sergueï Lavrov mériterait peut-être, depuis le lancement de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le sobriquet de "Monsieur Attention". Le ministre des Affaires étrangères russe est en première ligne pour relayer la propagande du Kremlin et l'agrémenter de menaces peu voilées envers les pays qui arment Kiev et sanctionnent Moscou. En France, une partie du grand public l'a sans doute découvert par ses déclarations alarmantes. Comme quand il mettait en garde, fin avril, contre le risque "réel" d'une troisième guerre mondiale et de l'emploi d'armes nucléaires.

L'image de ce diplomate très expérimenté est encore plus entachée depuis une déclaration à la télévision italienne le 1er mai. "Je peux me tromper, mais Hitler avait aussi du sang juif", a-t-il avancé, après avoir expliqué que les origines juives du président ukrainien Volodymyr Zelensky ne l'exonéraient pas des accusations de nazisme par lesquelles la Russie justifie son offensive. "Les propos du ministre Lavrov sont à la fois scandaleux, impardonnables et une horrible erreur historique", a cinglé son homologue israélien, Yaïr Lapid. Si le ministère de Sergueï Lavrov a maintenu sa position, accusant Israël de "soutenir le régime néonazi de Kiev", cette déclaration aberrante a obligé Vladimir Poutine à présenter des excuses au Premier ministre israélien Naftali Bennett, jeudi 5 mai. Ce qui n'est pas vraiment dans ses habitudes.

"La voix de son maître"

Aux yeux de Sylvie Bermann, entendre de tels propos de la part de Sergueï Lavrov est "assez invraisemblable" compte tenu de son parcours : "C'est quelqu'un qui a une grande culture et qui connaît par cœur les relations internationales." Ambassadrice de France en Russie de 2017 à 2019, la diplomate a rencontré Lavrov bien plus tôt, au milieu des années 1990, quand il est devenu l'envoyé de la Russie au siège des Nations unies. "A l'époque, c'était une star, un excellent négociateur, qui connaissait très bien ses dossiers." Déjà ferme, mais pas fermé aux compromis, il était "plutôt apprécié, voire admiré" dans ce milieu des diplomates onusiens.

Pourquoi une telle outrance aujourd'hui ? "Il est la voix de son maître", observe Sylvie Bermann. Pour elle, le Conseil de sécurité mis en scène par Vladimir Poutine trois jours avant le début de l'invasion, durant lequel il avait humilié le chef du renseignement extérieur, résume le peu de choix qui s'offre à des hommes comme Sergueï Lavrov : "Soit ils suivent les ordres, soit on ne sait pas ce qui peut leur arriver." Une vision très verticale du pouvoir russe confirmée par Jean-Maurice Ripert, prédécesseur de Sylvie Bermann à l'ambassade de France à Moscou, de 2013 à 2017 : "En présence de Poutine, Lavrov n'ouvre pas la bouche."

Dix-huit ans aux affaires

Sergueï Lavrov ne semble pas avoir de complicité particulière avec le président russe. Diplomate de carrière, il ne fait pas partie de son cercle proche d'anciens du KGB. Sa longévité comme ministre des Affaires étrangères est pourtant peu commune : plus de dix-huit ans. "Il veut battre [Andreï] Gromyko", un de ses prédécesseurs soviétiques resté vingt-huit ans aux affaires, a un jour expliqué Vladimir Poutine. Présent, Jean-Maurice Ripert y avait perçu un fond de moquerie envers son fidèle serviteur.

Vladimir Poutine veille sur son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui signe des documents, après une rencontre avec le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi à Sotchi (Russie), le 17 octobre 2018. (PAVEL GOLOVKIN / POOL / AFP)

Mais ce dernier a manifestement convaincu le Kremlin de sa loyauté et de son efficacité. Et contribué, depuis 2004, à redonner à la Russie un poids géopolitique important, par de nouvelles alliances (notamment au Moyen-Orient ou en Afrique) mais surtout par un certain pouvoir de nuisance. C'est en opposant un veto systématique aux résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU sur la Syrie (16 entre 2011 et 2020), alliée de Moscou, qu'il a gagné ce surnom de "Monsieur Niet" ("non" en russe), qui désignait déjà le fameux Andreï Gromyko.

Malgré la raideur de sa grande silhouette, Sergueï Lavrov n'est pas forcément le terne apparatchik que l'on pourrait imaginer. S'il ne s'épanche pas sur sa vie privée, on lui connaît un goût pour le whisky, la guitare, le club de foot du Spartak Moscou (vu comme l'équipe du peuple à l'époque soviétique) ou encore le rafting. Il s'est fait photographier au moins une fois pagaie à la main, dans une mise en scène de la virilité russe qui n'est pas sans rappeler celle de Vladimir Poutine. "Il a une certaine prestance, et c'est un des personnages de l'Etat les plus populaires en Russie", explique Sylvie Bermann. "Quand vous le rencontrez, il peut être assez sympathique et plutôt drôle, se souvient Jean-Maurice Ripert. Je ne crois pas que ce soit la brute qu'il essaie de montrer."

Des emportements restés célèbres

La rudesse est en effet le trait de caractère le plus évident de Sergueï Lavrov. "Qui êtes-vous pour me donner une putain de leçon ?" avait-il répondu à son homologue du Royaume-Uni David Miliband lors d'un coup de fil houleux en 2008 au sujet de la Géorgie, selon la presse britannique – des propos démentis par Lavrov. Plus récemment, mi-février, la nouvelle secrétaire d'Etat britannique aux Affaires étrangères, Liz Truss, l'a entendu comparer leur rencontre à "une conversation entre un sourd et un muet". 

Cette attitude, pas si éloignée du portrait fait de Vladimir Poutine, semble s'être durcie avec le temps. "Il s'est tellement autocaricaturé qu'il en est devenu odieux", juge Jean-Maurice Ripert. 

"Il aurait pu se donner le rôle du 'gentil diplomate' qui arrange les problèmes créés par les militaires. Mais il n'a jamais voulu le jouer."

Jean-Maurice Ripert, ancien ambassadeur de France en Russie

à franceinfo

Le diplomate français trouve que l'expression de "loup guerrier", utilisée par les Chinois pour décrire leurs ambassadeurs, correspond aussi à Sergueï Lavrov : "Quelqu'un qui n'est pas là pour faire comprendre ou aimer la Russie, mais pour la faire craindre."

Une idée de la Russie qu'il partage avec Poutine

Que pense vraiment ce serviteur zélé du Kremlin du discours qu'il relaie ? Dans la Russie de Poutine, son rôle n'est pas de prendre des initiatives. Au point que les deux ex-ambassadeurs français peinent à discerner son réel point de vue sur le statut de l'Ukraine, au-delà de sa détermination à porter les projets de Vladimir Poutine.

Mais il ne cache pas sa haute idée de la place de la Russie dans le monde. Quand il est devenu représentant de la Russie aux Nations unies, en 1994, il tranchait avec son prédécesseur en se détachant de la ligne américaine, se souvient Sylvie Bermann. Aujourd'hui âgé de 72 ans, deux ans de plus que Vladimir Poutine, "Sergueï Lavrov a commencé à servir l'URSS quand elle était un grand pays, respecté dans le monde, rappelle l'ancienne ambassadrice. Pour les gens de cette génération, il est difficile d'accepter qu'on ne tienne pas compte de la position russe, comme c'était le cas dans les années 1990."

Avec le temps, il semble avoir développé un ressentiment croissant envers les Occidentaux, observe la diplomate française, qui se souvient des réunions entre Sergueï Lavrov et les ambassadeurs européens lors de son passage à Moscou, entre 2017 à 2019 :

"Il tenait souvent de grands discours sur le passé et son sentiment d'un 'deux poids deux mesures' envers la Russie. Il estimait qu'il y avait des règles que l'on voulait leur imposer sans les respecter nous-mêmes."

Sylvie Bermann, ancienne ambassadrice de France en Russie

à franceinfo

La mort du dictateur libyen Mouammar Kadhafi revenait souvent sur la table, tout comme la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, à laquelle la Russie s'est opposée. "Des obsessions qu'il partage avec Vladimir Poutine", note Sylvie Bermann.

Un rapport ambigu à l'Occident

Un épisode a particulièrement marqué son prédécesseur Jean-Maurice Ripert. Après les attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, Sergueï Lavrov représente la Russie à la marche organisée à Paris le 11 janvier 2015. Mais l'ordre protocolaire le relègue au dernier rang : en tant que ministre, il passe après les nombreux chefs d'Etat présents. "Manifestement, il en avait conçu une certaine tristesse." 

De retour à Moscou, le ministre tient une de ses réunions avec les ambassadeurs des pays de l'UE. Jean-Maurice Ripert prend la parole et tente de le remercier pour son soutien. Sergueï Lavrov le coupe immédiatement, et entreprend de rejeter sur la France la responsabilité des attentats. 

"Il m'explique que la France, d'une part, a oublié ses racines chrétiennes et laisse trop de liberté à l'islam et, d'autre part, qu'elle maltraite la communauté musulmane. J'ai essayé de reprendre la parole, mais il m'a empêché de parler."

Jean-Maurice Ripert, ancien ambassadeur de France en Russie

à franceinfo

Le chef de la diplomatie russe montre davantage de compassion l'année suivante, après l'attentat du 14-Juillet à Nice, se rendant à l'ambassade de France avec l'Américain John Kerry pour y déposer des fleurs et signer le registre de condoléances. "Il avait l'air sincèrement touché", se souvient l'ambassadeur.

Mais, comme Vladimir Poutine, il a parfois usé de cette rhétorique sur les divergences culturelles et historiques entre la Russie et l'Europe de l'Ouest. Non sans incohérence, pour un homme qui a passé près de dix ans à New York quand il représentait la Russie à l'ONU. Sa fille unique a longtemps vécu aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, où résidait aussi la fille de la collaboratrice qui est depuis longtemps soupçonnée d'être sa maîtresse. Les deux jeunes femmes ont été sanctionnées par les autorités britanniques depuis l'invasion de l'Ukraine.

Marginalisé par les militaires et boycotté à l'ONU

"Il est devenu le préposé aux mensonges", observe Jean-Maurice Ripert. C'est Sergueï Lavrov qui s'est empressé de déclarer que la maternité détruite par une frappe russe à Marioupol, début mars, n'abritait plus de patients, mais des combattants du bataillon Azov. Quelques heures plus tard, le ministère de la Défense russe avançait un mensonge contradictoire, présentant ce bombardement comme une mise en scène.

L'épisode rappelle la place grandissante prise par les militaires, avec lesquels il doit composer. Lors du passage de Sylvie Bermann à Moscou, "les deux sujets de politique extérieure les plus importants n'étaient pas traités par son ministère : la Syrie relevait largement du ministère de la Défense, et l'Ukraine dépendait entièrement du Kremlin." "Le problème de Lavrov est qu'il court après le train, commente Jean-Maurice Ripert. Dans ces cas-là, vous en rajoutez un peu trop."

Une salle du siège des Nations unies à Genève (Suisse), largement désertée par les diplomates, lors de la diffusion d'un message vidéo de Sergueï Lavrov à la Conférence pour le désarmement, le 1er mars 2022. (FABRICE COFFRINI / POOL / AFP)

En 2018, Sergueï Lavrov était annoncé sur le départ, se souvient Sylvie Bermann. Il est toujours là, et "s'il y a un jour une négociation sur la paix avec la Russie, elle passera par lui", souligne Jean-Maurice Ripert. Mais pour le diplomate français, l'outrance de son discours sur l'invasion de l'Ukraine lui a fait perdre "toute sa crédibilité, qui n'était déjà plus si grande après l'intervention en Syrie". Le 1er mars, alors que le ministre russe devait s'exprimer en visioconférence au siège suisse des Nations unies, la plupart des délégations présentes ont quitté les lieux en signe de protestation. Dans l'institution où il avait construit son image de diplomate respecté, son discours a résonné dans une salle presque vide.

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