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Guerre en Ukraine : pourquoi la livraison d'avions de combat à Kiev fait débat entre les pays occidentaux

Si certains pays se disent prêts à fournir des avions de chasse, plusieurs alliés majeurs de l'Ukraine craignent de pousser la Russie vers une escalade.
Article rédigé par Pierre-Louis Caron
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Un avion de combat F-16 lors d'un exercice militaire sur la base de Lask (Pologne), le 12 octobre 2022. (RADOSLAW JOZWIAK / AFP)

L'Ukraine en veut davantage. A peine la question de la livraison de chars d'assaut réglée en faveur de Kiev, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a appelé mercredi 25 janvier à briser le "tabou" des avions de combat. Du matériel que le camp ukrainien réclame depuis avec insistance pour résister à l'invasion russe. "PS : nous apprécierions vraiment des F-16 !" a encore glissé lundi matin sur Twitter l'armée ukrainienne en direction des Pays-Bas, faisant directement référence à ce modèle d'avion de combat qui équipe de nombreux pays de l'Otan. 

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Malgré ces demandes répétées, les alliés de l'Ukraine peinent à s'entendre et à prendre des décisions. D'un côté, la Pologne, les Pays-Bas ou encore la Slovaquie disent par exemple réfléchir activement à de telles livraisons. De l'autre, la France et l'Allemagne préfèrent temporiser, de crainte, notamment, d'irriter Vladimir Poutine, dont les soutiens menacent régulièrement les pays fournisseurs d'armes occidentales. Interrogé lundi à La Haye à ce sujet, Emmanuel Macron a prudemment répondu que "rien n'est interdit par principe". Franceinfo revient sur les arguments qui animent ce débat, crucial aux yeux de Kiev. 

Parce que certains pays, comme l'Allemagne, craignent une escalade dans le conflit

C'est le principal obstacle à la livraison d'avions de combat F-16 à l'Ukraine. Et il est surtout évoqué par l'Allemagne, qui vient de fermer la porte à une aide militaire de ce type. "La question ne se pose même pas", a en effet tranché le chancelier allemand Olaf Scholz, dans une interview au journal Tagesspiegel dimanche 29 janvier. "Je ne peux que déconseiller d'entrer dans une guerre d'enchères constantes quand il s'agit de systèmes d'armes." Fournir des F-16 ou d'autres avions jusqu'ici réservés aux membres de l'Otan et aux pays proches du bloc atlantique augmenterait ainsi le "risque d'escalade" selon Olaf Scholz, qui a tenu à rassurer : il n'y a "pas de guerre entre l'Otan et la Russie"

Jusqu'à présent, les livraisons d'armes ont permis aux Occidentaux d'aider Kiev sans être considérés, à leurs yeux, comme des cobelligérants. Mais Vladimir Poutine et ses partisans ont multiplié les mises en garde concernant le transfert d'armes plus perfectionnées. Avant de passer à des menaces plus explicites. "C'est une décision extrêmement dangereuse qui va amener le conflit vers un nouveau niveau de confrontation", a déclaré sur Telegram l'ambassadeur de Russie à Berlin, Sergueï Netchaev, en réaction au feu vert allemand au sujet de la livraison de chars lourds Leopard 2. "Des chars allemands sur le territoire russe, c'est l'occasion de détruire Berlin", a quant à lui lancé Vladimir Soloviev, présentateur proche du Kremlin, cité par Newsweek (en anglais).

Côté français aussi, la retenue est de mise. "Nous répondons aux besoins exprimés par les Ukrainiens", a assuré lundi sur franceinfo Anne-Claire Legendre, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. La diplomate n'a mentionné aucune livraison d'avions français, des Rafale ou des Mirage 2000, par exemple. Elle explique que les besoins essentiels concernent plutôt l'artillerie, la défense anti-aérienne ainsi que des véhicules dits "de l'avant blindé" (VAB). "La France n'est pas en guerre et [ses] partenaires ne le sont pas non plus", a-t-elle aussi insisté.

Parce que ce type d'aide est complexe à mettre en place

Très engagée auprès de l'Ukraine, la Pologne avait tenté en mars 2022 de livrer des avions de combat à Kiev grâce à un mécanisme impliquant les Etats-Unis. En échange du transfert d'avions Mig-29 (des appareils datant de l'ère soviétique) à l'Ukraine, Varsovie espérait récupérer des F-16 de la part de Washington. A l'époque, le secrétaire d'Etat américain, Antony Blinken, avait assuré "réfléchir activement" à cette transaction. Plusieurs fois relancé, le projet n'a pourtant jamais pris forme. 

Autre enjeu de taille : la capacité des alliés de l'Ukraine à regarnir leur flotte militaire après des livraisons. Aux Etats-Unis, l'impossibilité de produire rapidement des F-16 pour fournir la Pologne explique en partie la faillite du plan proposé par Varsovie. Presque un an plus tard, la situation semble toutefois avoir changé, selon Lockheed Martin, constructeur du F-16, qui a récemment annoncé au Financial Times (article réservé aux abonnés) pouvoir augmenter sa production si besoin. Reste que ce troc d'avions modernes contre des livraisons d'avions soviétiques à l'Ukraine doit, dans tous les cas, passer par une étape supplémentaire : un vote du Congrès américain. Les Etats-Unis gardent par ailleurs, au nom des licences de ventes d'armes, un droit de regard sur le transfert d'avions F-16 par des pays tiers.

Parce que l'intérêt stratégique des avions de combat n'est pas évident

Si l'Ukraine assure que la livraison d'appareils occidentaux récents promet des avantages importants sur le champ de bataille, pour les analystes, rien n'indique que des appareils supplémentaires permettront des gains significatifs contre l'envahisseur russe. D'abord parce que les deux camps disposent d'une "profusion de moyens de défense antiaériens au sol", rappelle au Parisien Stéphane Audrand, consultant et spécialiste de l'armement, et que, par conséquent, "voler dans un chasseur est assez dangereux". Une analyse partagée par Justin Bronk, chercheur spécialiste de l'aviation militaire pour le think tank britannique Rusi. "Les chasseurs occidentaux peuvent donner un coup de fouet (...) mais ils seront toujours menacés par les systèmes russes et leurs options d'attaque dynamique au sol resteront limitées", souligne-t-il sur Twitter.

Parce que la formation des pilotes et la prise en main des appareils reste délicate

De plus, la question de la formation des pilotes et de la maintenance des avions de combat occidentaux reste cruciale. "La formation est encore plus longue que pour un char", observe dans Le Monde Jean-Christophe Noël, ex-pilote de chasse, désormais chercheur associé à l'Institut français de relations internationales (Ifri). "Selon l'expérience du pilote, la prise en main n'est pas très compliquée, mais, pour maîtriser le système d'armes, il faut des heures de répétition, compter six à huit mois pour transformer pilotes et mécaniciens, décrit le spécialiste. Un F-16 ne prend en outre toute sa valeur qu'en étant intégré à un environnement connecté, notamment avec la présence d'Awacs [avions de surveillance et de commandement]".

Fournir des moyens aériens pourrait enfin s'avérer trop coûteux à plusieurs égards. "La logistique, la formation et le personnel travaillant sur les avions pour l'Ukraine sont des ressources qui ne sont pas utilisées pour d'autres choses, comme les systèmes antiaériens, les véhicules, les munitions, fait remarquer Justin Bronk. La question est de savoir si [les avions de combat] sont prioritaires, ou si cela peut attendre."

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