Guerre en Ukraine : le retrait russe de Kherson, "un succès à la symbolique extrêmement puissante" pour Kiev et son armée

L'armée russe dit avoir entamé le retrait de ses troupes sur la rive droite du Dnipro. La reprise de la ville serait l'une des plus grandes victoires de l'Ukraine à ce jour, explique l'analyste Ulrich Bounat.

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Propos recueillis par - Fabien Magnenou
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Un char russe détruit aux environs d'Ivanivka, le 9 novembre, village récemment libéré par l'armée ukrainienne dans la région de Kherson (Ukraine).  (CELESTINO ARCE / NURPHOTO / AFP)

"Procédez au retrait des troupes." La déclaration de Sergueï Choïgou, ministre de la Défense russe, a créé la sensation. L'état-major russe a entamé son retrait de la région de Kherson, jeudi 10 novembre, afin de libérer la rive droite du Dnipro.

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L'armée ukrainienne affirme de son côté avoir repris possession de la localité de Snihourivka, à 50 km au nord de la capitale régionale, et de onze autres localités – soit un peu plus de 260 km carrés. Comment interpréter ces annonces ? Entretien avec l'analyste géopolitique Ulrich Bounat.

Franceinfo : La décision russe de se retirer de Kherson est-elle surprenante ?

Ulrich Bounat : Ce retrait était attendu mais le timing et la manière de l'annoncer restaient encore à définir. A long terme, en effet, la position sur la rive occidentale du Dnipro n'était pas tenable. Les trois ponts permettant d'alimenter les forces russes étaient devenus impraticables. Il existait un système de barges, mais qui était relativement aléatoire. La progression ukrainienne était lente, certes, mais elle était régulière et maintenait les forces russes sous pression. D'un point de vue militaire, il était évident que ces troupes allaient se retirer.

Que retenir de cette annonce faite au cours d'un échange entre le ministre Choïgou et le général Sourovikine ?

Cette annonce a été mise en scène, mais ce qui est frappant, c'est l'absence de Vladimir Poutine, qui ne souhaite pas être associé à cette décision. D'un point de vue russe, c'est l'abandon d'un territoire national. Cette décision pourrait être dévastatrice en Russie. La discussion entre Choïgou et Sourovikine est assez longue, pourtant la partie sur Kherson n'occupe que quinze ou vingt secondes, afin de minimiser l'impact médiatique de cette mesure.

Le général Sourovikine, d'ailleurs, dit en préambule que tout va bien sur l'ensemble du front. Tout est fait pour minimiser ce retrait, sous couvert de justifications improbables, comme des raisons humanitaires. Il n'est pas anodin que ce message négatif ait été porté par ce personnage, à la réputation dure et violente. Celui-ci est d'ailleurs mis en avant par les médias russes : s'il est lui-même amené à faire de telles annonces, c'est bien qu'il est contraint et forcé par le contexte.

Stratégiquement, quelles peuvent être les conséquences à court-terme ?

Le retrait des forces russes va probablement être assez rapide, mais cela ne veut pas dire que les choses seront simples. Pour les Russes, on parle de 10 000, voire 20 000 soldats toujours présents sur la rive occidentale. Organiser la traversée d'un fleuve aussi large que le Dnipro, sous la pression de l'artillerie ukrainienne, sera forcément complexe. Il y a donc un vrai point d'interrogation : la Russie va-t-elle être capable de gérer ce retrait d'un point de vue logistique ?

Il semble malgré tout mieux organisé que les précédents. Hier, plusieurs ponts ont été dynamités, presque successivement, dans la zone de Kherson, afin de protéger le retrait des forces russes et gêner la progression ukrainienne. Par ailleurs, des positions d'artillerie ont été renforcées sur la rive orientale du Dnipro, pour couvrir cette opération. Mais le cœur du sujet, la traversée du Dnipro, reste une gageure. Ce sera un bon indicateur du niveau des forces russes. Le plus important, pour le Kremlin, est désormais de sauvegarder le corridor terrestre entre la Crimée et la Russie.

Et pour les forces ukrainiennes ?

Je pense qu'on n'assistera pas à une grande avancée rapide vers Kherson. Le retrait russe a été pensé et beaucoup d'ouvrages d'art ont été détruits. Sans oublier que certaines choses vont être piégées et minées dans la ville. Les forces ukrainiennes devront donc avancer à pas comptés. Il est également possible que des unités russes restent en arrière pour saper cette avancée, même si c'est moins probable. En résumé, la reprise de Kherson ne sera pas immédiate, d'autant que l'artillerie russe est toujours positionnée sur la rive orientale.

En revanche, les forces ukrainiennes vont tout de même maintenir la pression pour compliquer le retrait russe et éviter que ces troupes ne se régénèrent rapidement. Le général Sourovikine, en effet, a évoqué la possibilité de former et reformer ces troupes et de les renvoyer sur d'autres zones du front, comme dans le Donbass. Au-delà des mobilisés venus colmater les brèches, il y a parmi ces effectifs des hommes expérimentés.

Peut-on imaginer un scénario où les forces russes reviennent à Kherson ?

A court-terme, non. A moyen-terme, c'est également peu probable. Ce départ de Kherson enterre définitivement toute reprise de la ville, et a fortiori de Mykholaïv et d'Odessa. D'un point de vue politique, Vladimir Poutine n'a pas renoncé à l'idée d'assujettir toute l'Ukraine, d'une façon ou d'une autre. Mais d'un point de vue militaire, il sera compliqué de refaire passer le Dnipro à une force d'invasion. La prise de Kherson par les Russes, par ailleurs, avait été due en partie à la trahison de personnes chargées de défendre la ville.

Il y a probablement une théorie, côté russe, qui consiste à dire : on essaie de limiter les pertes pendant l'hiver, pour éventuellement, une fois qu'on aura formé nos 300 000 soldats, essayer de reprendre l'initiative au printemps. Mais le cas échéant, ce sera sans doute davantage dans le Donbass, ou vers Kharkiv.

Pourquoi Kiev se montre aussi méfiant face à ces annonces ?

Bien souvent, depuis le début de la guerre, quand la Russie dit quelque chose, c'est le contraire qui se produit. Les Ukrainiens sont donc dubitatifs devant tout ce qui vient du Kremlin. D'un point de vue militaire, pourtant, on voit bien que toutes les conditions d'un retrait sont mises en place. Il y a probablement une posture de la part de Kiev, qui consiste à accentuer un message de prudence, car les Ukrainiens ont bien conscience que la reprise de Kherson ne va pas se faire du jour ou lendemain. C'est une façon de tempérer les ardeurs, et de ne pas crier victoire trop vite.

Quelle est l'importance de ce retrait à l'échelle de la guerre ?

C'était la principale ville occupée par les Russes et c'est donc un très beau succès pour l'armée ukrainienne – davantage encore, peut-être, que celui obtenu dans la région de Kharkiv. D'un point de vue militaire, on va néanmoins revenir à une zone plus ou moins stable, avec une barrière naturelle difficile à franchir. Cela ne va pas changer totalement le destin de cette guerre, puisque la zone était déjà considérée comme perdue à long terme par les Russes. Il n'en reste pas moins que la symbolique est extrêmement puissante.

Par ailleurs, le front se rapproche de la Crimée. Après l'attaque du pont et l'attaque de la base de Sébastopol, ce retrait rajoute encore un peu de pression sur la province annexée, et relance les débats autour de son statut. Cela met aussi en lumière le bluff nucléaire du Kremlin autour de l'inviolabilité de ce qu'il considère comme son territoire. Enfin, cela renforce le discours ukrainien sur la possibilité d'obtenir des victoires, et donc sa capacité à obtenir des armes occidentales.

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