Guerre en Ukraine : ce que l'on sait des "camps" où la Russie est accusée de déplacer de force des Ukrainiens

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Des Ukrainiens évacués par des troupes pro-russes, le 6 mai 2022 à Marioupol (Ukraine). (ALEXEY KUDENKO / SPUTNIK / AFP)

Des témoignages et des enquêtes décrivent un ensemble de "lieux d'hébergement temporaire" éparpillés à travers la Russie, où sont envoyés des Ukrainiens venus des territoires envahis. Moscou les présente comme des "refuges", Kiev comme des "camps spéciaux" où des Ukrainiens sont emmenés, puis disparaissent.

C'est un mot que l'on pensait relégué aux livres d'histoire : "déportation". Mais, lundi 9 mai, Kiev a déclaré (lien en ukrainien) que "plus de 1,19 million de [ses] citoyens, y compris plus de 200 000 enfants, ont été déportés vers la Fédération de Russie" depuis le début de la guerre en Ukraine. Le même jour, le Pentagone a affirmé avoir des "signes" que "des Ukrainiens sont envoyés contre leur gré en Russie", sans donner de chiffres précis.

Ces accusations ne sont pas nouvelles. A peine un mois après le début de la guerre entre l'Ukraine et la Russie, le ministère des Affaires étrangères ukrainien* accusait déjà Moscou de "déporter de force" des milliers de résidents de Marioupol pour les emmener en Russie. Ce pays dit avoir accueilli 1,1 million d'Ukrainiens*, mais le porte-parole du Kremlin qualifiait les accusations de déplacements forcés de "mensonge" dès le mois de mars*. Pourtant, des témoignages, ainsi que des enquêtes, ont aussi mis en lumière un ensemble de "camps" où les Ukrainiens sont emmenés, souvent sans avoir vraiment le choix, parfois dans les zones les plus reculées de la Russie.

A quoi correspondent ces "camps" ?

Des hôtels, des colonies de vacances, des sanatoriums, et même un ancien dépôt d'armes chimiques… Le média britannique i* affirme avoir localisé plus de 60 sites réaffectés à l'hébergement de déplacés ukrainiens, à l'aide d'images satellites et d'articles de médias locaux. Ces lieux "sont gérés par le ministère russe des situations d'urgence", explique Belkis Wille, chercheuse senior auprès de la division Crises et conflits de l'ONG Human Rights Watch, qui a interrogé des Ukrainiens passés par ces camps.

La Russie qualifie ces endroits de "lieux d'hébergement temporaire" (TAP en anglais). Ils ne sont pas spécifiques à la guerre : ce sont des lieux qui peuvent être reconvertis pour servir "à l'accueil, à l'hébergement temporaire, à l'enregistrement et au maintien en vie prioritaire de la population retirée de la zone d'urgence", selon le ministère (en russe) – urgences qui vont des guerres aux catastrophes naturelles. Mais le président ukrainien Volodymyr Zelensky sous-entend que ces structures servent aussi à commettre des exactions : "Toutes les personnes qui sont allées vers ces territoires contrôlés par les Russes ont disparu. Elles se trouvent dans des camps spéciaux sur le territoire russe. Certaines d'entre elles ont disparu, tout simplement", a-t-il affirmé le 20 avril sur BFMTV.

Les TAP mis en lumière par i sont éparpillés un peu partout dans le pays : certains près de la frontière avec l'Ukraine, d'autres entre Leonidovka (à 530 km de la frontière) et Tioumen (plus de 1 800 km), et quelques-uns dans des régions reculées comme la Sibérie ou le cercle arctique. Le nombre total de ces camps n'est pas connu, tout comme le nombre d'Ukrainiens qui s'y trouvent, mais une "source proche du pouvoir"citée par l'agence publique russe Tass* le 11 mai, affirme que 34 000 personnes sont hébergées dans 523 "refuges temporaires". Et dès le 12 mars, un décret (en russe) publié par Moscou réclamait à chaque région russe de se préparer à accueillir un nombre précis de déplacés.

Comment les Ukrainiens y sont-ils emmenés ?

Pour quitter les territoires occupés par la Russie ou évacuer Marioupol, les Ukrainiens n'ont en général pas le choix : ils passent d'abord par des "camps de filtration" gérés par les forces séparatistes du Donbass. Il ne faut pas confondre ces structures avec celles repérées sur le territoire russe : "Ceux qui sont passés par la filtration expliquent qu'il s'agit d'une sorte de contrôle de sécurité, pour filtrer ceux qui sont anti-Russie ou trop pro-Ukraine", explique Belkis Wille. Ces camps, déjà apparus après la Seconde Guerre mondiale et pendant les guerres de Tchétchénie, ressurgissent aujourd'hui dans les territoires séparatistes, comme à Bezimeniy ou à Mangouch.

Certains Ukrainiens soumis au tri expliquent avoir loué une chambre d'hôtel le temps du processus, mais d'autres, hébergés dans des tentes ou des bâtiments gérés par les forces séparatistes, décrivent des conditions déplorables : sous-alimentation, épidémies de dysenterie, comme le relate la BBC*… Ils passent en revanche tous par les mêmes étapes : téléphones fouillés de fond en comble, relevés d'empreintes, et surtout des interrogatoires de plusieurs heures et des examens corporels, pour déceler des liens avec le bataillon Azov ou le gouvernement ukrainien. "Ils scrutent ton corps pour voir si tu as des traces qui prouvent que tu as combattu ou manié des armes", raconte un Ukrainien à franceinfo.

"Ce ne sont pas forcément des agressions physiques, mais des violences psychologiques (...). Tout ça pour en laisser sortir une dizaine par jour seulement sur les centaines qui attendent."

Dmitry, habitant de Marioupol réfugié à Zaporijia

à franceinfo

Certains témoignages évoquent parfois des violences, voire des disparitions pures et simples. "Une femme est passée avec son frère par un camp de filtration, mais elle seule est ressortie. Quand elle a demandé au garde où était son frère, il lui a répondu : 'J'ai arrêté de compter les gens que j'ai tués'", raconte Svetlana Gannouchkina, fondatrice de l'ONG russe d'aide aux réfugiés Comité d'assistance civique. "Ce pourrait être une blague, mais pour cette femme, ça n'en était pas une. Elle ne sait toujours pas où il est."

Une fois le processus de filtration terminé, les Ukrainiens sont, d'après les témoignages, mis face à un "choix". "On leur a dit : 'Soit vous restez dans un sous-sol de Marioupol sans eau, sans électricité, sans nourriture, sans soins et vous mourrez… Soit vous allez en Russie'", a raconté à franceinfo Oleksandra, une avocate spécialisée dans les droits humains. Beaucoup choisissent donc la Russie, d'autant que Moscou affrète souvent des bus gratuits, mais "certains Ukrainiens ont dit qu'ils ne savaient pas où allaient les bus dans lesquels ils sont montés", raconte Belkis Wille. La frontière passée, ceux qui ont des amis ou de la famille en Russie peuvent être hébergés chez eux. Mais pour les autres, le TAP est la seule alternative.

Ces déplacements sont-ils des crimes de guerre ?

Tout dépend s'ils sont réalisés sous la contrainte ou non. L'article 49 de la convention de Genève de 1949 dispose qu'en situation d'invasion, "les transferts forcés (...) hors du territoire occupé dans le territoire de la puissance occupante ou dans celui de tout autre Etat (...) sont interdits, quel qu'en soit le motif".

Mais pour qu'il y ait contrainte, pas besoin de menacer quelqu'un avec une arme braquée à bout portant. Un rapport* de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) juge que les déplacements peuvent être considérés comme forcés "parce que la Russie a créé un environnement coercitif dans lequel ces civils n'avaient pas d'autre choix". Une situation qui semble correspondre à celle décrite par Oleksandra et Human Rights Watch, puisque revenir en Ukraine signifie risquer sa vie à nouveau.

Comment les Ukrainiens sont-ils traités une fois arrivés dans ces "camps" ?

C'est le plus difficile à savoir. Des témoignages recueillis par le Washington Post* affirment que les interrogatoires se poursuivent là-bas, mais les Ukrainiens interrogés par Belkis Wille n'ont pas fait état de violences.

"Les conditions sont très différentes d'un camp à l'autre, ce n'est pas un système unifié"

Svetlana Gannouchkina, fondatrice de l'ONG russe Comité d'assistance civique

à franceinfo

Svetlana Gannouchkina ajoute cependant que dans les TAP, "la prise en charge médicale des réfugiés est en général mauvaise, tout comme la nourriture. On ne leur fournit pas de vêtements, et ils n'ont pas d'argent".

Certains se sont vu proposer – pas imposer – un emploi par les autorités, d'après les récits faits à Human Rights Watch et au Monde (article abonnés). Mais ce serait rare, selon Svetlana Gannouchkina, car "beaucoup de ces TAP sont situés dans des zones que les Russes quittent justement parce qu'il n'y a pas de travail". Le ministère de la Défense ukrainien affirme que "ceux qui acceptent reçoivent des documents leur interdisant de quitter les régions russes pendant deux ans".

La plupart du temps, les réfugiés peuvent en revanche quitter ces TAP. "Les autorités ne contrôlaient pas leurs déplacements", déclare Belkis Wille, ajoutant que "certains ont pris un taxi et ont quitté la Russie en passant par l'Estonie".

"Des TAP installés dans des colonies de vacances ont même demandé aux réfugiés de partir, pour laisser la place aux vacanciers. Mais pour aller où ?"

Svetlana Gannouchkina, fondatrice de l'ONG russe Comité d'assistance civique

à franceinfo

Pour ceux qui ont été envoyés dans des régions reculées, il est très difficile de regagner la frontière, surtout sans ressources et sans papiers, parfois confisqués par l'administration du camp. "C'est illégal", explique Svetlana Gannouchkina : "Si les réfugiés veulent les récupérer, ils doivent y être autorisés. Mais certains employés des TAP pensent qu'ils doivent superviser les réfugiés, et donc les empêcher de partir."

Les informations sur ces TAP sont cependant encore loin d'être exhaustives. Combien d'Ukrainiens disparus, et que leur arrive-t-il ? Les récits d'autres civils, capturés puis torturés et emmenés de force en Biélorussie, pourraient apporter des indices. Pourquoi la Russie transporte-t-elle des Ukrainiens à l'autre bout du continent ? En mars, le ministère des Affaires étrangères ukrainien a accusé Moscou de vouloir "les utiliser comme otages"*. A mesure que la guerre avance, le voile pourrait se lever petit à petit.

* Les liens suivis d'un astérisque sont en anglais.

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