En Ukraine, la guerre provoque des ravages environnementaux, une autre "catastrophe" pour la population et la vie sauvage

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France Télévisions
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Un garde du parc naturel des estuaires de Tuzly (sud-ouest de l'Ukraine) tente d'éteindre un incendie provoqué par un bombardement russe, le 20 avril 2022. (IVAN RUSEV / FRANCEINFO)

Depuis le début du conflit, plusieurs ONG recensent les menaces industrielles et environnementales en Ukraine. Kiev compte poursuivre la Russie pour "crimes environnementaux".

Incendies décimant des hectares de forêt, attaques sur des usines chimiques, menaces sur les centrales nucléaires, fuites d'hydrocarbures et sols agricoles pollués… La guerre lancée par la Russie en Ukraine ne fait pas que faucher des vies. Elle met aussi en péril à court et à long terme l'environnement et les moyens de subsistance des Ukrainiens. Pour documenter ces dégâts, l'ONG Zoï Environment Network a lancé une carte interactive* dès les premières semaines de l'invasion russe, en collaboration avec les Nations unies. "C'est une catastrophe et on ne connaît même pas l'ampleur de ce qui se passe réellement", déplore Nickolai Denisov, directeur de l'ONG suisse.

Il est difficile d'évaluer précisément les dégâts sur place. "On fait beaucoup de suppositions", reconnaît Nickolai Denisov, en fonction des infrastructures touchées et du type de bombardement, avec aussi des images satellites, les informations communiquées par les autorités et dans les médias locaux. "Idéalement, il faudrait aller sur place collecter des échantillons au moment où la pollution a lieu, mais c'est impossible sur les zones de combats", explique Oleksiy Vasyliuk, de l'ONG Groupe ukrainien de protection de la nature.

Carte des dégâts environnementaux provoqués par la guerre en Ukraine, élaborée par l'ONG suisse Zoï Environment Network. (ECODOZOR.ORG)

L'affaire est prise très au sérieux au sommet de l'Etat. Dans l'espoir de poursuivre un jour la Russie pour ses "crimes environnementaux", le gouvernement ukrainien a constitué un groupe de travail qui publie chaque semaine un compte rendu des dégâts causés par l'invasion russe*. Dans un pays aussi industrialisé que l'Ukraine, les installations à risques ne se limitent pas aux centrales nucléaires, qui n'ont pas occasionné de pollution pour le moment.

Des pollutions chimiques et industrielles

Dans une rivière proche de la ville de Ternopil, dans l'ouest du pays, des niveaux d'ammoniac excédant 163 fois la norme ont été relevés en avril. Selon le gouvernement ukrainien*, une usine d'engrais située en amont du cours d'eau avait été touchée par les débris d'un missile russe dévié. "L'ammoniac est toxique pour les poissons et effectivement des poissons morts ont été retrouvés. On conseillait aux populations locales de ne pas consommer l'eau des sous-sols", explique Nickolai Denisov, qui ne cesse d'alerter sur les conséquences pour la santé humaine.

Les bombardements de dépôts de carburants comptent aussi parmi les plus dévastateurs et les plus impressionnants. Nickolai Denisov en recense une douzaine, "avec des panaches de fumée visibles depuis l'espace". Selon le gouvernement ukrainien, dans la région de Kiev, plusieurs missiles de croisière russes ont détruit dix réservoirs de pétrole et des oléoducs, provoquant un incendie qui a duré une semaine et a rejeté des tonnes de polluants dans l'atmosphère. Les autorités locales ont effectué des mesures précises des quantités de substances relâchées dans l'air, notamment de gaz nocif : 76 tonnes de monoxyde de carbone et 17 tonnes de dioxyde d'azote.

Des terres polluées par les munitions

Les déchets industriels dangereux sont un autre motif d'inquiétude : on recense dans le pays 465 bassins de stockage contenant six milliards de tonnes de résidus toxiques des industries du charbon, des hydrocarbures ou encore de la métallurgie. Ces bassins représentent parfois une réelle menace pour les villages et les réserves d'eau potable. Nickolai Denisov évoque de nombreux cas d'inondations de mines de charbon laissées à l'abandon dans le Donbass, région où la guerre avait éclaté dès 2014. En submergeant les mines, l'eau disperse des substances polluantes dans l'environnement.

La pollution la plus sous-estimée, selon certaines ONG, est celle provoquée par l'explosion de munitions qui entraîne le déversement de produits chimiques sur les sols. "Il y a plusieurs sortes de munitions et leurs composants chimiques sont secrets. La plus grande menace concerne le soufre et les métaux lourds", relève Oleksiy Vasyliuk, du Groupe ukrainien de protection de la nature. Beaucoup de terres agricoles sont potentiellement contaminées, selon le militant. Dans ce cas, des centaines de milliers de personnes risquent de devoir arrêter de cultiver leurs parcelles.

L'association demande la création de "zones rouges" sur le territoire ukrainien après la guerre, une référence aux plus de 100 000 hectares où certaines activités, notamment l'agriculture, avaient été interdites en France, au lendemain de la Première Guerre mondiale. "C'est la seule chance d'empêcher les Ukrainiens de consommer des produits empoisonnés", assure Oleksiy Vasyliuk. Le gouvernement estime qu'il faudra au moins cinq à dix ans pour nettoyer le pays des explosifs, une fois l'Ukraine libérée.

Des dauphins victimes des navires de guerre

Certaines conséquences du conflit sur l'environnement pourraient être irréparables. Sur les bords de la mer Noire, Ivan Rusev constate chaque jour les dégâts de la guerre sur la faune et la flore. Ce chercheur travaille au parc naturel des estuaires de Tuzly, un territoire de lagunes à l'ouest d'Odessa. Une partie de son équipe s'est engagée dans l'armée et beaucoup de zones du parc sont inaccessibles à cause des bombardements. Mais l'homme continue de travailler pour documenter les ravages de la guerre.

Les premières victimes sont les trois espèces de dauphins de la mer Noire. Selon ses calculs, environ 3 000 cétacés ont été retrouvés morts sur les côtes de la région depuis le début du conflit, à comparer avec le millier victimes des filets de pêche et des braconniers en temps normal. Fin mars, la Fondation turque pour la recherche marine (en turc) constatait aussi "une augmentation extraordinaire" des décès de dauphins.

Un cadavre de dauphin échoué dans le parc naturel des estuaires de Tuzly (sud-ouest de l'Ukraine), le 17 mai 2022. (IVAN RUSEV / FRANCEINFO)

Si certains sont victimes des mines sous-marines ou des bombardements, la première cause de mortalité est ailleurs. "Tous ces navires de guerre, avec leur sonars, détruisent le système de navigation des dauphins. Ils utilisent les sons pour se repérer et leurs oreilles sont très fragiles", explique le scientifique. Désorientés, les animaux sont incapables de chasser pour se nourrir et meurent de faim. Ivan Rusev s'inquiète de l'effet à long terme de cette mortalité sur une population déjà fragilisée. Les corps échoués sur les plages ne représentent qu'une petite partie du total, la plupart des animaux finissant au fond de la mer.

"Il n'y a pas d'avenir pour l'homme sans vie sauvage"

Les oiseaux sont aussi frappés de plein fouet par ce conflit : l'Ukraine est un lieu de passage important pour les oiseaux migrateurs. "La plupart des couloirs de migration passent au-dessus des zones de conflit. Cela peut provoquer du stress chez les animaux, les fatiguer avec des changements de route ou l'impossibilité de se reposer et cela les expose au tir", explique Anna Olenenko, historienne de l'environnement à la Khortytsia National Academy de Zaporijia. Sur les rives de la mer Noire, Ivan Rusev déplore également la destruction de zones de nidification.

Ce ne sont pas les seuls écosystèmes abîmés par le conflit dans le parc naturel de Tuzly. Les bombardements ont brûlé 40 hectares de forêt et de dunes, des "écosystèmes très fragiles". Au niveau national, plus de 46 000 hectares de forêts et de prairie sont parties en fumée depuis le début du conflit, selon le ministère de l'Ecologie*. A Tuzly, la menace russe empêche de désensabler les lagons, comme chaque année, pour permettre des échanges d'eau avec la mer. Bien conscient que ces dégâts pèsent peu dans l'opinion publique face aux pertes humaines du conflit, le scientifique rappelle qu'"il n'y a pas d'avenir pour l'homme sans vie sauvage".

L'avenir de l'Ukraine, justement, est au cœur des préoccupations de Yevheniia Zasiadko, chargée du climat au sein de l'ONG Ecoaction. Depuis la Slovénie où elle a trouvé refuge, cette habitante de Kharkiv insiste sur la nécessité "de ne pas poursuivre la même politique que par le passé, avec le charbon, le gaz ou le nucléaire" mais de miser sur les énergies renouvelables. Elle appelle aussi les pays européens à baisser leur consommation d'énergies fossiles, qui alimentent les caisses de l'armée russe comme le réchauffement climatique. "Bien sûr, l'environnement n'est pas la priorité du gouvernement en ce moment. Mais si nous l'oublions, cela aura un énorme impact négatif sur notre avenir, analyse-t-elle. Même si la guerre s'arrêtait aujourd'hui, cela aurait un impact." Dans un rapport publié début juillet, le Programme des Nations unies pour l'environnement s'alarme aussi de l'"héritage toxique" que risque de laisser cette guerre aux générations à venir.

* Les liens suivis d'un astérisque conduisent vers des contenus en anglais.

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