"Le message de Poutine est clair : la Russie est de retour"

Le Kremlin impose ses ambitions en Crimée, face à des Occidentaux qui ne parviennent pas à parler d'une seule voix. L'analyse d'Alban Mikoczy, correspondant de France Télévisions à Moscou.  

Manifestation pro-gouvernementale à Stavropol (Russie), le 18 mars 2014, pour célébrer le rattachement de la Crimée à la Russie. 
Manifestation pro-gouvernementale à Stavropol (Russie), le 18 mars 2014, pour célébrer le rattachement de la Crimée à la Russie.  (DANIL SEMYONOV / AFP)

La Crimée est russe, du moins pour le Kremlin. Vladimir Poutine a annoncé, mardi 18 mars, le rattachement de la péninsule à la Fédération de Russie. Le président russe a profité des hésitations des Occidentaux : Européens et Américains avancent en ordre dispersé face aux décisions russes.

Pour Alban Mikoczy, correspondant à Moscou de France Télévisions, Poutine veut marquer le retour de la puissance russe sur la scène internationale.

Francetv info : le maître du Kremlin a accéléré ses projets de rattachement de la Crimée. A qui s'adresse Vladimir Poutine : aux Russes ou aux Occidentaux, pour leur montrer que la Russie est redevenue une grande puissance ?

Alban Mikoczy : Vladimir Poutine a les deux objectifs en ligne de mire. Effectivement, avec 70% d'opinions favorables en Russie, il jouit d'une cote de popularité qu'il n'avait plus obtenue depuis la fin de son tout premier mandat. En jouant sur la fibre patriotique très forte ici, il a rassemblé les Russes derrière lui et fait oublier l'absence de plus en plus flagrante de liberté d'expression dans le pays. C'est évidemment un objectif. Mais il me semble que cette intégration express de la Crimée contient surtout un message au reste du monde : "la Russie est de retour".

Dans son message de presque une heure devant le Conseil de la Fédération, réuni au Kremlin, le président russe s'est livré à un plaidoyer très construit de ce qu'il faut bien appeler une annexion, même si les Russes préfèrent parler d'un "retour à la maison".

En substance, il conteste l'ordre mondial qui serait, selon lui, "dicté par l'Occident en fonction de ses propres intérêts". En mélangeant tout à la fois, la réunification allemande [en 1990], le référendum au Kosovo [en 1991] et le bombardement de Belgrade [en 1999], il a voulu affirmer que les Occidentaux s'arrogeaient le droit de décider ce qui était juste et ce qui ne l'était pas... Selon lui, cette période doit s'achever. Et l'affaire de la Crimée plaide en ce sens.

Que cherche Vladimir Poutine ? Ecrire sa propre histoire?

Pour justifier l'intégration de la Crimée, Vladimir Poutine est remonté jusqu'à l'époque des tsars. Il a critiqué le choix de Khrouchtchev comme une "décision prise dans un couloir entre membres de la nomenklatura communiste de 1954". L'histoire jugera, a-t-il répété, par deux fois. Surtout, il s'en est pris longuement aux dirigeants russes des années 1990, l'époque où la voix de la Russie n'était plus écoutée et où les Occidentaux ont imposé leurs vues. On le sait, ce démantèlement de l'Union soviétique est, à ses yeux, la catastrophe politique qui a affaibli la Russie.

Aujourd'hui par le commerce, par la politique et quelquefois par la force, comme en Abkhazie, en Ossétie du Sud [deux territoires qui ont fait sécession de la Géorgie] et aujourd'hui en Crimée, la Russie veut créer, autour d'elle, une alliance, une sorte d'empire. C'est la raison d'être de la fameuse union douanière qui réunit déjà la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie et l'Arménie. Une sorte de reconstitution de l'ex-URSS. Et si les Etats baltes semblent s'être définitivement éloignés, l'Ukraine est, à ses yeux, une pièce maîtresse. Ne serait-ce qu'en raison de sa superficie et de ses 45 millions d'habitants. Le rêve de Vladimir Poutine est simple : rendre à la Russie sa puissance évaporée.

Va-t-on vers un nouvel ordre mondial ? Les relations seront-elles maintenant marquées par une négociation permanente et le retour de deux blocs ?

La Russie ne sera pas un partenaire commode, ce ne sera pas "un paillasson sur lequel on s'essuie les pieds", pour reprendre une expression de Vladimir Poutine. De plus, le président russe est clairement dans une situation favorable. Sur les dossiers syriens, iraniens et maintenant sur l'Ukraine,la Russie a affiché sa fermeté et a obtenu des succès. Cela encourage bien sûr Vladimir Poutine à poursuivre dans la même voie. Le rapport de force est un terrain sur lequel il est plus à l'aise que celui de la négociation. Lui qui se plaint régulièrement de ne pouvoir faire confiance à aucun interlocuteur étranger cache en fait, derrière cet argument, son incapacité à donner des contreparties.

Les derniers accords signés avec la Russie ne sont symétriques que sur le papier. La Russie les applique ensuite avec plus ou moins de bonne volonté. Vladimir Poutine n'est pas un homme de concessions. Quant à la notion des deux blocs, elle n'est probablement plus d'actualité dans notre monde de 2014. Mais la Russie s'appuiera sur la Chine, l'Iran et d'autres encore pour imposer aux Américains un nouvel équilibre dans les relations internationales.

L'Occident ne souffre-t-il pas également de l'absence d'un leader incontestable pour affirmer ses vues ?

Oui, et c'est sans doute la plus grande leçon de la séquence Crimée. 

Barack Obama a eu beau multiplier les coups de téléphone au Kremlin, les mises en garde, les réunions, rien n'y a fait. Quant à l'Europe, elle a surtout affiché sa faiblesse, ses atermoiements. D'ailleurs, Vladimir Poutine n'informe réellement qu'Angela Merkel, la chancelière allemande, de ses décisions. Il moque souvent les multiples autorités de Bruxelles, incapables de présenter un vrai front et de prendre des décisions fortes.