Après la révolution, pourquoi la faillite menace l'Ukraine

Le pays doit se relever d'une situation économique catastrophique. Etat des lieux. 

La place Maïdan, épicentre de la contestation, à Kiev (Ukraine), le 23 février 2014.
La place Maïdan, épicentre de la contestation, à Kiev (Ukraine), le 23 février 2014. (GENYA SAVILOV / AFP)

Pas de lendemains qui chantent après la révolution ukrainienne, mais un état d'urgence. Après trois mois de troubles et une semaine de violences qui ont contraint à la fuite le président Viktor Ianoukovitch, les premiers mots de son remplaçant par intérim ont donné le ton : "L'Ukraine est en train de glisser dans le précipice, elle est au bord d'un défaut de paiement", a prévenu Olexandre Tourtchinov, à peine investi, dimanche 23 février.  

Le lendemain, le ministre des Finances par intérim a lancé un appel aux "donateurs" (UE, FMI et autres instances internationales). Il estime que le pays a besoin de 35 milliards de dollars. Par la voix du ministre des Finances britannique, George Osborne, l'Union européenne s'est dite prête à aider le pays, afin qu'il puisse, entre autres, honorer ses engagements.

Les problèmes ne se sont pas envolés avec Viktor Ianoukovitch : caisses de l'Etat vides, monnaie faible, croissance en berne, corruption et économie peu diversifiée… Francetv info explique pourquoi le printemps ukrainien ne sera pas épargné par les orages. 

Parce que le pays est trop endetté

Avant que la rue ne s'enflamme, l'Ukraine croulait déjà sous sa dette publique. Selon le FMI, elle représentait, en 2013, 42,8% de son PIB. Quant aux caisses de l'Etat, elles sont vides : "L'endettement public s'élève à un peu plus de 10 milliards de dollars pour des réserves de change qui se trouvent, elles, autour de 15 milliards de dollars", résume François Faure, responsable risque pays chez BNP Paribas. Sans compter les frais liés au fonctionnement de l'Etat.

Face à cette dette, les agences de notation Fitch, Moody's et Standard & Poor's ont respectivement dégradé la note de l'Ukraine en décembre, janvier et février à B-, Caa2 et CCC avec perspective négative, soit les dernières notes possibles avant le défaut de paiement. Lundi, "les taux d'intérêt de la dette à court terme ont atteint plus de 30%, c'est bien pire qu'en Grèce", relève Jean-Paul Chapel, journaliste au service économique de la rédaction de France 2. De quoi faire dangereusement grimper les taux d'intérêt sur le marché obligataire, tout en faisant fuir les investisseurs. 

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"Parallèlement à cela, le secteur privé est aussi lourdement endetté", ajoute François Faure. Il rappelle qu'en incluant ce dernier, l'endettement total du pays est estimé à 140 milliards de dollars. 

Parce que la Russie est un peu fâchée

En plus de ces échéances à court et moyen termes, l'Ukraine doit encore 3,3 milliards de dollars à Gazprom, le groupe russe qui approvisionne le pays en gaz. "Les prix du gaz sont renégociés tous les trois mois avec Moscou, rappelle François Faure. Cela s'annonce donc mal pour la renégociation prévue en mars." La Russie montre en effet les muscles chaque fois que l'Ukraine fait mine de se tourner vers l'Europe. Ainsi, après la destitution de Ianoukovitch, proche de Moscou, le Kremlin a laissé planer le doute quant au versement du reste de son aide de 15 milliards de dollars accordée en décembre, dont 3 milliards ont déjà été octroyés. 

Preuve d'une envie de coopérer proche de zéro, le Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, a indiqué lundi ne pas reconnaître le gouvernement par intérim, et la Russie a menacé d'augmenter les droits de douane sur les importations en provenance d'Ukraine si Kiev s'alliait avec les Européens. L'argument n'est pas anodin : en août 2013, la Russie a mené une offensive commerciale sur sa voisine après avoir été défiée par une entreprise exportatrice de chocolat. La Fédération des employeurs d'Ukraine avait alors estimé que ces mesures douanières restrictives pouvaient "coûter au moins 2,5 milliards de dollars aux exportateurs ukrainiens", rapporte RFI. Les deux pays ne pourront cesser de commercer l'un avec l'autre, ont déjà reconnu à demi-mot les autorités russes et ukrainiennes. Mais dans quelles conditions ?

Parce que l'UE aussi va lui mettre la pression

Si l'Union européenne apporte son aide financière, cela ne se fera évidemment pas sans contreparties. Or des tentatives européennes pour remettre l'Ukraine sur les rails ont déjà échoué par le passé. En décembre, le Financial Times (en anglais) a révélé que l'UE avait proposé un prêt de 20 milliards d'euros à Kiev, via le FMI. En échange, elle exigeait des conditions drastiques, résume La Tribune  : "C'était appliquer à l'Ukraine les recettes d'austérité que l'on a appliquées en 2009 à la Hongrie et à la Roumanie, avec en récompense, un simple partenariat avec l'UE." Ianoukovitch, qui comptait bien être réélu en 2015, s'était alors tourné vers Moscou, acceptant son offre, plus alléchante : des tarifs soldés sur le gaz et 15 milliards d'euros. En 2008 déjà, le FMI avait validé l'attribution d'une aide de plus de 16 milliards d'euros à Kiev pour faire face à la crise, moyennant des réformes. Résultat : l'Ukraine avait refusé de les mener à terme.

"Ces mesures dictées par les instances internationales engendrent du mécontentement", explique François Faure. Et pour cause : le FMI demande notamment à Kiev de moins subventionner le secteur du gaz, ce qui alourdirait la facture pour les ménages. Des mesures difficiles à mener dans "une économie encore convalescente après la crise bancaire de 2008", prévient-il. "Depuis le début de l'année, la dépréciation du change est de l'ordre de 15%. On est loin des 30% de la crise argentine. Mais si cela perdure, certains ménages et certaines entreprises seront insolvables, sur fond de récession", anticipe-t-il. Du coup, "si l'UE et le FMI n'aident pas l'Ukraine à éviter le défaut de paiement, on ne pourra éviter une nouvelle instabilité politique."