Comment David Cameron s'est tiré une balle dans le pied avec le référendum sur le Brexit

Le conservateur a perdu son pari : il restera dans l'histoire comme le Premier ministre britannique qui aura provoqué la sortie de son pays de l'Union européenne, alors qu'il souhaitait l'y maintenir. Mais comment en est-il arrivé là ?

Le Premier ministre britannique, David Cameron, annonce sa prochaine démission, à Londres (Royaume-Uni), le 24 juin 2016.
Le Premier ministre britannique, David Cameron, annonce sa prochaine démission, à Londres (Royaume-Uni), le 24 juin 2016. (MICHAEL KAPPELER / DPA / AFP)

Il avait toutes les cartes en main. En janvier 2013, David Cameron apparaît à la une de The Economist (en anglais), grimé en joueur de poker, cigare à la bouche et grosse bague à la main, verre de whisky sur la table. Le Premier ministre britannique vient tout juste de jouer son va-tout : il promet, s'il est réélu en 2015, d'organiser un référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni au sein de l'Union européenne.

Il prend un risque inutile avec le futur de son pays. Mais son jeu est plus fort que ce que certains de ses adversaires avancent et donc, avec un peu de chance, son pari devrait payer."The Economist"en janvier 2013

La une de \"The Economist\", daté du 26 janvier 2013.
La une de "The Economist", daté du 26 janvier 2013. (THE ECONOMIST)

Trois ans plus tard, le conservateur a perdu sa mise : les électeurs britanniques ont choisi de dire bye-bye à Bruxelles en votant pour le Brexit. Et lui a annoncé sa prochaine démission et son départ du 10 Downing Street. David Cameron s'est pourtant démené pendant plusieurs mois pour éviter une telle issue. Même s'il, est à l'origine, un eurosceptique. "Mais un eurosceptique pragmatique", nuance auprès de l'AFP Peter Snowdon, coauteur d'un livre sur ses débuts à la tête du parti conservateur, Cameron at 10 (éd. William Collins, 2015).

La longue discorde des conservateurs

Le congrès des Tories, en 2006, son premier en tant que leader, lui donne l'occasion d'exprimer cette position. "Au lieu de parler des sujets qui préoccupent la plupart des gens, nous avons parlé de ce qui nous préoccupait le plus, sermonne-t-il à la tribune. Alors que les parents s'inquiétaient de leur garde d'enfants, de comment amener les enfants à l'école, d'équilibre entre leurs vies professionnelle et familiale, nous radotions sur l'Europe."

Sauf que, depuis des décennies, le sujet agite le Parti conservateur. La chute de Margaret Thatcher, en 1990, a été provoquée – entre autres – par sa rhétorique et ses positions de plus en plus anti-européennes, assure le Guardian (en anglais). La lourde défaite de John Major en 1997 est aussi à mettre sur le compte de son incapacité à empêcher le poison des divisions autour du traité de Maastricht de s'instiller dans la campagne des législatives, analyse le grand quotidien britannique.

En pleine crise de la zone euro, en 2011, le débat reprend de plus belle outre-Manche. Un élu conservateur, David Nuttall, dépose une motion à la Chambre des communes pour réclamer un référendum proposant trois options : le statu quo, le départ de l'Union européenne ou une réforme des termes de l'adhésion au Royaume-Uni. David Cameron ne parvient pas à tenir ses troupes : la proposition n'est pas adoptée, mais elle remporte tout de même le soutien de 81 conservateurs eurosceptiques.

Un Premier ministre acculé par ses députés eurosceptiques

En plus de ces bisbilles internes, le Premier ministre doit faire face à la montée du parti Ukip, fer de lance du combat contre Bruxelles. David Cameron réagit, en juin 2012, en ouvrant la voie à un référendum sur l'Union européenne dans les colonnes du Telegraph (en anglais). "Je ne suis pas contre", lance David Cameron, même si "quitter l'UE ne serait pas dans l'intérêt du pays". Avant un quelconque vote, il préconise de négocier avec ses partenaires : "Je continuerai à travailler pour une position différente du Royaume-Uni au sein de l'UE, plus flexible et moins onéreuse."

Dans un livre, l'ancien ministre David Laws raconte les coulisses de cet épisode, une question de stratégie politicienne selon lui. "Je dois faire cela, aurait expliqué David Cameron au vice-Premier ministre Nick Clegg. C'est une question de management du parti. J'ai beaucoup de pression." "Ta stratégie est très risquée et pourrait facilement mal tourner", aurait dénoncé quelques mois plus tard l'allié libéral-démocrate. "Peut-être, mais que puis-je faire d'autre ? aurait rétorqué David Cameron. Mes députés sont incroyablement eurosceptiques et j'ai le Ukip sur le dos."

Le Premier ministre saute le pas en janvier 2013. Dans un discours, il promet d'offrir un "choix simple" aux citoyens britanniques s'il est réélu. "Le point d'interrogation est déjà là et l'ignorer ne le fera pas disparaître, estime-t-il. Au contraire. Ceux qui refusent d'envisager une consultation du peuple britannique rendront plus probable, à mon avis, une sortie éventuelle de l'UE. (...) Je suis en faveur d'un référendum." Mais uniquement après avoir négocié. "Je dis à nos partenaires européens, dont certains sont sans aucun doute frustrés par l'attitude du Royaume-Uni : 'Travaillez avec nous'."

La mesure figure noir sur blanc dans le programme du parti conservateur pour les législatives de 2015. "Nous négocierons de nouvelles règles avec l'Union européenne, promet le document (en PDF). Nous soumettrons ces changements au peuple britannique d'ici à la fin 2017, avec un référendum simple : in ou out ?" David Cameron obtient la majorité absolue à la Chambre des communes, et ne peut pas échapper à sa promesse. Le processus du référendum se met en route.

Les négociations avec Bruxelles ne suffisent pas

En attendant le scrutin, le Premier ministre négocie avec Bruxelles. Lors d'un sommet marathon, en février, les dirigeants européens cèdent en partie face aux exigences de Londres. "J'ai négocié un accord qui donne au Royaume-Uni un statut spécial au sein de l'Union européenne", pavoise David Cameron, en promettant aux Britanniques "le meilleur des deux mondes". Le texte exempte par exemple le pays de l'objectif d'une "union sans cesse plus étroite" entre les peuples d'Europe, présent dans les traités. Des concessions en matière de souveraineté nationale donc, mais aussi de monnaie et de limitation des aides sociales aux migrants européens.

A en croire la chancelière Angela Merkel, l'accord donne à David Cameron "les outils lui permettant de faire campagne pour garder le Royaume-Uni dans l'UE". Le texte est "insignifiant", rétorquent les partisans du "Leave", cités par la BBC (en anglais) : selon eux, le texte n'offre que "des changements très mineurs". La machine infernale est lancée et David Cameron reste relativement isolé dans son camp. La campagne en faveur du Brexit est même dirigée par deux ténors de son propre parti : son ministre de la Justice, Michael Gove, et l'ancien maire de Londres, Boris Johnson.

Finalement, le "Leave" s'impose, avec près de 52% des voix. "Les Britanniques ont pris une décision claire, reconnaît David Cameron, en annonçant sa prochaine démission. Je pense que le pays a besoin d'un nouveau leader pour prendre cette direction." Il restera dans l'histoire comme le Premier ministre britannique qui aura réussi à provoquer la sortie de son pays de l'Union européenne, alors qu'il souhaitait l'y maintenir. "Une séparation tragique", titre à présent The Economist. David Cameron a perdu son pari.

La une de \"The Economist\", après le \"Brexit\", le 24 juin 2016.
La une de "The Economist", après le "Brexit", le 24 juin 2016. (THE ECONOMIST)