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Ce que s'écrivaient les couples pendant la guerre de 1914-1918

Entre 1914 et 1918, quelque 10 milliards de lettres ont été échangées entre les 8 millions de mobilisés français et leurs épouses. Des échanges où se côtoient à la fois le tragique et l’ordinaire. Mais aussi l’intime. Entretien avec l’historienne Clémentine Vidal-Naquet, auteure de «Couples dans la Grande Guerre» (Les Belles Lettres) et «Correspondances conjugales 1914-1918» (Robert Laffont)
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
«Aiderez-vous les femmes de France? Sauvegardez le blé», demande cette affiche de propagande au public américain, dont le pays a déclaré la guerre à l'Allemagne en avril 1917 (illustration d'Edward Penfield, école américaine). (AFP - ANN RONAN PICTURE LIBRARY - PHOTO12)
La pratique de la correspondance pendant cette période est-elle réservée à une élite sociale et culturelle ?
Au contraire, c’est une pratique massive qui touche tous les milieux. Tous les couples français s’écrivent. On constate là l’effet des lois Ferry sur la scolarisation obligatoire. Pour autant, l’historien ne trouve pas de lettres écrites par des ouvriers ou des journaliers agricoles. Cela ne veut pas dire que ces milieux n’ont pas écrit, mais bien plutôt qu’ils n’ont pas conservé leurs correspondances conjugales.
 
D’une manière générale, que trouve-t-on dans ces lettres ?
On y constate une coexistence entre l’immense tragédie de la guerre et ce qui appartient à l’ordinaire de la vie quotidienne. La séparation des conjoints, liée au départ du combattant pour le front, côtoie la peur de la séparation définitive, de la mort. Cette situation les contraint à exprimer leurs sentiments, les force à l’introspection. Alors que dans les codes de savoir-vivre de l’époque, il est mal vu pour un homme de pleurer, les soldats écrivent parfois à leurs épouses qu’ils ont du mal à retenir leurs larmes.

Carte postale de propagande britannique datant de 1916. On y voit des femmes assistant, éplorées, au départ de militaires pour le front. (AFP - Historial de Péronne)
 
En apparence, ce phénomène n’a rien de nouveau, comme le montre la littérature romantique, au XIXe siècle. Mais il est nouveau comme phénomène social : comme j’ai pu le constater, les représentants de milieux modestes, par exemple des artisans, des cartonniers, des petits restaurateurs, se mettent à échanger par écrit leurs sentiments, leurs ressentis. Comme si l’on assistait à une démocratisation de l’introspection.
 
Peut-on lire dans cette correspondance les mutations en œuvre au sein de la société française ?
Quand on travaille sur l’intime, comme je l’ai fait, on n’a pas forcément la possibilité de généraliser. De fait, on constate une évolution du rôle de la femme. Elle continue à gérer le foyer, l’éducation des enfants. Elle entretient les relations avec le reste de la famille. Elle doit aussi s’occuper de la ferme, de l’atelier. Dans certains cas, elle doit faire des démarches pour envoyer de l’argent au combattant.

Mais on voit aussi comment, au sein des couples, on essaye de préserver les liens anciens, comment chacun s’efforce de garder son rôle social à distance. L’homme continue à ordonner de loin, la femme à demander conseil. Elle peut ainsi lui écrire pour savoir à quel prix vendre la vache. Mais le temps que la réponse arrive, l’animal est déjà vendu !
 
Le contrôle postal empêche-t-il une expression libre ?
Il favorise l’autocensure. Celui qui écrit sait que sa lettre va peut-être être lue. Mais il n’en souhaite pas moins exprimer des choses intimes. Il peut ainsi avoir envie d’écrire son désir vis-à-vis de son conjoint, même si évidemment, il ne dit pas tout pour des raisons de pudeur.

Pour des raisons stratégiques, il est strictement interdit à un militaire de dire à ses proches où stationne son unité. Alors s’il veut le faire, il cherche des astuces, des codes. J’ai ainsi trouvé la lettre d’un soldat qui a écrit un nom de lieu sur… la tige d’une fleur séchée jointe à la lettre.

D’une manière générale, les correspondances restent très quotidiennes. On cherche à rassurer le conjoint. Mais de temps en temps, au détour d’une phrase surgit la violence, les cadavres mis en pièce par les obus. Evidemment, ce n’est pas fréquent. Et il faut lire une masse importante de lettres pour trouver de tels éléments. Le contrôle postal transforme l’expression. Mais il n’empêche pas totalement l’échange au sein du couple. 
 
Couverture du livre de Clémentine Vidal-Naquet, Correspondances conjugales 1914-1918  (DR)

Pour autant, les lettres peuvent-elle vraiment exprimer l’intime ?
Oui. A tel point que certains vont jusqu’à échanger des poils pubiens et du liquide séminal, ou d’autres éléments érotiques. A ce niveau, il y a une différence entre ceux que j’appellerais les «primo-écrivants», et ceux, issus de milieux socio-culturels plus favorisés pour qui l’écriture n’est pas une découverte. Mais au bout du compte, l’habitude de mettre son histoire en récit va se répandre, facilitant l’expression de l’intime et des sentiments.

J’ai ainsi découvert les courriers d’une paysanne qui, au départ, raconte à son conjoint la vie des champs. Elle termine alors ses lettres par un simple «Je pense à toi», pour elle, l’expression de son sentiment. Puis, au fur et à mesure, elle commence à raconter ses rêves. On sent ainsi chez elle une vraie découverte.
 
A partir de là, j’émets l’hypothèse que l’écriture massive de lettres pendant la Première guerre mondiale a favorisé le développement d’une norme conjugale fondé sur l’intime et l’échange. Le lien de complicité devient de plus en plus important au sein du couple. Une évolution qui mène du mariage arrangé, courant jusqu’à la Seconde guerre, au mariage d’amour.
 
Vous avez lu des milliers de lettres écrites par 75 couples issus de nombreux milieux sociaux. Quelle conclusion générale en tirez-vous ?
Cette approche permet à mon sens de répondre à une question essentielle : celle de savoir comment les combattants et l’arrière ont pu tenir dans l’enfer du conflit. A mon avis, ce lien conjugal, banal, maintenu par l’écrit de façon massive, a eu un rôle essentiel. Il a aidé à maintenir le moral des troupes. Et il a contribué à faire accepter la guerre.

Dans certains cas, il s’est agi d’une acceptation forcée qui s’est construite au fur et à mesure. Ainsi, un soldat a écrit à sa femme qu’il irait se cacher dans un trou au premier obus. Un peu plus tard, celle-ci lui a expliqué qu’elle ne voulait pas que son époux soit un déserteur. Et l’attitude de ce dernier, dans ses lettres du moins, a changé.

Une du journal britannique Daily Mirror montrant une photo de militaires français salués par des femmes "dans une ville alsacienne" non identifiée. Le journal date du 10 août 1914. En août-septembre 1914, l'armée française avait mené une série d'offensives dans les Vosges. (AFP)

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