VIDEO. "La RDA sera toujours notre patrie" : 30 ans après la chute du mur de Berlin, Klaus-Dieter et sa femme se sentent toujours Est-Allemands

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait. Surnommé "le mur de la honte", il était le symbole d'une Europe scindée en deux. Franceinfo est allé à la rencontre d'Allemands qui racontent leur mur, leur histoire et leur pays.

Klaus-Dieter Erber est policier allemand et il est le propriétaire du musée de la police d’Allemagne de l’Est.
Klaus-Dieter Erber est policier allemand et il est le propriétaire du musée de la police d’Allemagne de l’Est. (FRANCK BALLANGE / RADIO FRANCE)

On ne vient pas à Olbernhau par hasard. Il faut vraiment avoir quelque chose à y faire pour découvrir cette petite ville de 10 000 habitants située dans le district de Chemnitz. Si vous passez par Olbernhau, il y a de grandes chances pour que vous soyez en route pour la République tchèque, puisque cette partie de la Saxe n’est qu’à un jet de pierre de la frontière. Deuxième possibilité : vous avez entendu parler du musée de la police d’Allemagne de l’Est et vous tenez absolument à le visiter.

Par une belle fin d’après-midi d’octobre, nous voici donc devant une grande maison. Klaus-Dieter Erber nous attendait, un peu étonné qu’un média français s’intéresse à lui et à son musée : "Je reçois environ 200 personnes par an, essentiellement des groupes d’enfants qui n’ont pas connu la RDA et qui découvrent toute cette histoire. Ça me fait plaisir de pouvoir partager cette partie de ma vie".

Klaus-Dieter Erber : \"Je reçois environ 200 personnes par an, essentiellement des groupes d’enfants qui n’ont pas connu la RDA et qui découvrent toute cette histoire.\"
Klaus-Dieter Erber : "Je reçois environ 200 personnes par an, essentiellement des groupes d’enfants qui n’ont pas connu la RDA et qui découvrent toute cette histoire." (FRANCK BALLANGER / RADIO FRANCE)

Parce que le musée de la police d’Allemagne de l’Est est un musée privé. Ce n’est pas le musée d’Olbernhau, c’est "son" musée. Toutes les pièces présentées au rez-de-chaussée de la maison de Klaus-Dieter proviennent soit de sa collection personnelle, soit de dons de ses amis policiers. Et à voir le nombre d’objets, d’uniformes ou de mannequins entassés dans les quatre pièces de ce musée à domicile, ces amis sont nombreux. Ce n’est finalement pas un hasard si le musée de la police d’Allemagne de l’Est occupe la moitié de sa maison. Improbable mise en abyme, Klaus-Dieter vit au-dessus de sa vie !

Je suis policier depuis 1982. Lorsque le mur est tombé, j’étais chef de la police locale, ici à l’Est et après des tests et un concours, j’ai pu intégrer la police de l’Allemagne réunifiée en 1992 en tant qu’officier. Nous ne sommes pas nombreux dans ce cas-là. Beaucoup ont dû changer de métierKlaus-Dieter, policier depuis 37 ansà franceinfo

La nostalgie de l'Allemagne de l'Est

Klaus-Dieter ne donne que peu de détails sur ce "passage à l’Ouest". Une chose est sûre : il aurait sans doute préféré continuer à servir la police d’Allemagne de l’Est. Il l’avoue, à demi-mot : "Avant 1989, il y avait de la cohésion, du 'vivre-ensemble' et cette notion s’est un peu perdue après la chute du mur". Dans un coin de la pièce, entre deux mannequins qui n’en finissent plus de prendre leur repas, Angela acquiesce. Madame Erber ne veut rien manquer de l’interview de son mari. Elle nous suit dans notre visite du musée. Elle prend des photos avec son téléphone portable, encourage Klaus-Dieter du regard et a parfois du mal à réfréner une exclamation. Surtout lorsque la conversation dérive sur une comparaison Est-Ouest.

Quelques unes des objets uniques réunis par Klaus-Dieter pour ce musée de la police d’Allemagne de l’Est.
Quelques unes des objets uniques réunis par Klaus-Dieter pour ce musée de la police d’Allemagne de l’Est. (FRANCK BALLANGER / RADIO FRANCE)

Son époux reste mesuré. Sans doute parce qu’il est toujours policier, certainement parce qu’il ne sera à la retraite que dans deux ans et qu’il ne se sent pas le droit de critiquer son "nouveau" pays. Angela n’a pas ce genre de scrupules et n’affiche pas la même retenue : "J’étais de l’Est et je reste de l’Est. Avant la réunification, tout allait bien pour moi. J’étais ouvrière et heureuse. Après la chute du mur, j’ai perdu mon emploi et je n’en ai jamais vraiment retrouvé".

Klaus-Dieter estime que "la cohésion sociale est restée" dans la campagne où ils habitent. Malgré la fin de l’Allemagne de l’Est. Il voit même quelques avantages à la centralisation et à la réunification, mais il est visiblement triste pour sa femme et s’il affirme qu’il n’est pas "ostalgique" (néologisme désignant les nostalgiques de l’ancienne Allemagne de l’Est), le créateur-conservateur-directeur du musée explique quand même que la RDA est "sa patrie."

C’est ici que je suis né, que j’ai grandi, c’est ici que l’on m’a inculqué les grands principes du socialisme, ici aussi que j’ai reçu mon éducation, que j’ai pu apprendre un métierKlaus-Dieter Erber à propos de "son" Allemagne de l'Està franceinfo

Lorsqu’il accepte de poser pour un portrait, c’est devant une affiche du serment du policier est-allemand qu’il le fait : "Je jure d’être toujours fidèle à ma patrie socialiste de la République démocratique allemande et à son gouvernement". Rien que ça !

La souffrance d'Angela après la chute du mur

En observant Klaus-Dieter et son épouse, on ne peut pas s’empêcher de voir deux "vestiges". Des humains restés bloqués dans un autre espace-temps. Chaque jour, Klaus-Dieter Erber passe "au moins une heure dans son musée". Il range, nettoie ou admire tout simplement ces traces de son bonheur passé. Et chaque jour, Angela Erber maudit la chute de ce satané mur. À 54 ans, elle n’espère plus retrouver du travail. Alors elle fume et elle regarde vivre son mari. Elle ne se sent plus capable de grand-chose. Une sorte de citoyenne déclassée.

Angela est la femme de Klaus-Dieter et elle est dure lorsqu\'elle compare l\'Ouest et l\'Est.
Angela est la femme de Klaus-Dieter et elle est dure lorsqu'elle compare l'Ouest et l'Est. (FRANCK BALLANGER / RADIO FRANCE)

Même pour penser, elle en appelle à Klaus-Dieter : "Je ne m’intéresse pas à la politique. Je n’y comprends rien. Et puis mon mari est là pour ça…" Un peu comme si l’horizon d’Angela se limitait à Klaus-Dieter et à son musée. Après la chute du mur, Angela a bien essayé de suivre une formation de trois ans pour devenir vendeuse, mais cela n’a rien donné et dans un contexte de crise, elle n’est pas parvenue à se faire embaucher. "Je ne peux pas décrire ce que j’ai ressenti. J’ai eu l’impression de ne plus servir à rien".


Angela n’est pas en colère. Ou plutôt elle ne l’est plus. Elle est résignée et "déçue", un peu "perdue" aussi dans cette nouvelle Allemagne. Le phrasé est saccadé. C’est au tour de Klaus-Dieter d’être spectateur de l’interview de sa femme. Angela transpire, cherche ses mots. Elle cherche surtout le regard de son mari. Elle a besoin de son approbation. Il la lui donne bien volontiers. Et les deux se retrouvent finalement ensemble pour parler de leur fille. "Après trois longues années de chômage, elle a enfin retrouvé quelque chose" annonce Angela. Avant d’ajouter : "à l’Ouest". Pour elle, la précision est importante.

Ils racontent leur mur de Berlin

Alors que le mur de Berlin est tombé il y a 30 ans, le 9 novembre 1989, quels souvenirs gardent ceux qui ont vécu l'événement ? Quel regard portent-ils sur l'Allemagne d'aujourd'hui ? franceinfo vous propose une série de portraits.

• Peter : "Je n’avais plus d’autre solution que de m’enfuir"
• Hermann : "Les Allemands ne sont pas dans un processus de célébration béate"
• Klaus-Dieter : "La RDA sera toujours notre patrie"
• Gabriella : "Nous sommes trop jaloux les uns des autres"
• Eckhard : "Ils ont dépecé nos entreprises"