Chute du mur de Berlin : RDA coulée, RFA renforcée... Et à la fin, c'est l'équipe d'Allemagne réunifiée qui a gagné

Un an après la chute du Mur, l'équipe de RDA a disparu et ses meilleurs éléments ont rejoint les rangs de la RFA, sacrée championne du monde quelques mois plus tôt.

Rudi Völler et Jürgen Klinsmann, les attaquants vedettes de l\'ex-RFA, célèbrent un but du premier et entourent Matthias Sammer, ex-prodige de la RDA, lors du Mondial 1994 aux Etats-Unis.
Rudi Völler et Jürgen Klinsmann, les attaquants vedettes de l'ex-RFA, célèbrent un but du premier et entourent Matthias Sammer, ex-prodige de la RDA, lors du Mondial 1994 aux Etats-Unis. (BERND WEISSBROD / DPA / AFP)

Rome, le 8 juillet 1990. La RFA soulève sa troisième Coupe du monde après sa victoire (1-0) contre l'Argentine de Diego Maradona. Le sélectionneur de l'Allemagne de l'Ouest, Franz Beckenbauer, sait qu'une dernière page vient de s'écrire et qu'une nouvelle histoire va bientôt s'ouvrir. Car, depuis huit mois et la chute du mur de Berlin ce 9 novembre 1989, l'Allemagne est sur la voie de la réunification. Les joueurs de la RDA, autrefois rivaux sur le terrain, vont bientôt venir garnir les rangs de la Mannschaft ("l'équipe", en allemand).

Pour le "Kaiser" Beckenbauer – qui vient de soulever la coupe Jules Rimet en tant qu'entraîneur après l'avoir fait en tant que joueur seize ans plus tôt –, cela augure de lendemains qui chantent. Avec l'arrivée de footballeurs aussi talentueux que Matthias Sammer ou Andreas Thom, "notre équipe sera invincible pendant des années", prophétise-t-il. Pour les Allemands de l'Est, cette fin brutale marque cependant une rupture. D'un côté, les heureux élus, qui iront chercher gloire et prospérité à l'Ouest, et, de l'autre, ceux condamnés à galérer loin de l'équipe nationale et du prestigieux championnat d'Allemagne, la Bundesliga.

"Il était déjà clair que l'équipe de RDA n'existerait plus"

Le sacre au Mondial italien a marqué un tournant outre-Rhin. "C'était la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que nous étions représentés dans une compétition internationale par une sélection unifiée", note le réalisateur Edgar Reitz pour So Foot. Si les joueurs étaient tous ouest-allemands, "certains habitants des nouveaux Länders de l'Est se demandaient déjà si ce trophée leur appartenait vraiment. Bref, en 1990, une joie immense submergeait le pays."

Et certains joueurs est-allemands avaient déjà l'esprit tourné vers la future équipe unifiée. "On a encore disputé le match décisif de qualification pour la Coupe du monde contre l'Autriche le 15 novembre 1989 à Vienne. A l'époque, un match nul aurait suffi pour nous qualifier pour la Coupe du monde en Italie, mais nous avons malheureusement perdu le match (3-0)", se souvient l'international Andreas Thom, contacté par franceinfo. "Il était déjà clair, pour nous, que la RDA et l'équipe nationale n'existeraient plus", ajoute-t-il. Les adieux vont durer quasiment un an. Une lente agonie, qui prend fin le 12 septembre 1990 avec la rencontre Belgique-RDA, comptant pour le groupe 5 des éliminatoires de l'Euro 92, à Bruxelles.

Ulf Kirsten, Eduard Geyer, sélectionneur de la RDA, et Rico Steinmann à leur arrivée à Vienne, le 13 novembre 1989, avant d\'affronter l\'Autriche dans le cadre des qualifications pour la Coupe du monde 1990.
Ulf Kirsten, Eduard Geyer, sélectionneur de la RDA, et Rico Steinmann à leur arrivée à Vienne, le 13 novembre 1989, avant d'affronter l'Autriche dans le cadre des qualifications pour la Coupe du monde 1990. (ROBERT JAGER / AFP)

Ce jour-là, le monde ne parle que d'une chose, la signature du traité de Moscou, "qui signe le départ des Alliés et de l'Union soviétique et rend à l'Allemagne sa souveraineté", écrit le journaliste Julien Duez dans un article qui relate ce dernier match sur le site spécialisé footballski.fr. "En réalité, tout le monde se fiche de cette rencontre, mais on ne pouvait pas l'annuler", précise-t-il à franceinfo. Thomas Doll et Andreas Thom, alors parmi les stars de la RDA, ne viennent pas. "J'avais une blessure", élude aujourd'hui le second. Rainer Ernst, un autre cadre de la sélection, est plus direct et confie à So Foot n'avoir "plus aucune motivation à jouer encore pour la RDA".

Le sélectionneur est-allemand, Eduard Geyer, réunit péniblement quatorze joueurs : onze titulaires, trois remplaçants. L'autre star, Matthias Sammer, après avoir hésité, est bien là. Avec ses deux buts en fin de match, il est le héros de ce dernier succès de prestige (2-0). Eduard Geyer peut être soulagé, la RDA quitte, comme il l'avait souhaité avant la rencontre, "la scène du football dignement".

Il ne voulait pas jeter ce match à la poubelle. Matthias Sammer, lui, a bien tenté d'éviter cette rencontre mais aucun avion ne partait de Bruxelles pour Stuttgart, il est donc resté. Au final, il est passé pour celui qui a tenu parole jusqu'au bout.Julien Duez journalisteà franceinfo

"Tout est allé si vite à l'époque, c'était impressionnant. Mais avec le recul, ces deux buts me remplissent de fierté", témoigne l'actuel consultant pour le Borussia Dortmund dans une interview (en allemand) à la fédération nationale allemande.

Hasard du tirage au sort, RFA et RDA devaient s'affronter dans cette poule de qualification pour le championnat d'Europe 1992. Mais la réunification footballistique ne pouvait différer de la réunification politique. "Le but était de vite intégrer le football est-allemand dans la nouvelle Allemagne. Les deux fédérations avaient prévu une rencontre dite de la 'réunification' le 21 novembre 1990, mais celle-ci n'a finalement pas eu lieu", raconte à franceinfo Ali Farhat, journaliste à So Foot et à la DW, média international allemand. Le 13 novembre, sur conseil du ministre de l'Intérieur de Saxe, la fédération est-allemande de football annule la rencontre, "d'une part parce que le stade de Leipzig était trop vétuste et, d'autre part, parce qu'il y avait des menaces sécuritaires", explique-t-il.

Des joueurs laissés sur le bord de la route

Il n'y a donc jamais eu de deuxième confrontation et le bilan demeurera pour toujours favorable à la RDA, victorieuse de la seule rencontre officielle entre l'Est et l'Ouest lors du Mondial 1974 (1-0). Preuve que le foot est-allemand a su produire des joueurs de qualité. Mais après la chute du Mur, peu de joueurs "ossies" intègreront les rangs de la Mannschaft championne du monde. "Seuls les meilleurs ont continué au plus haut niveau", étaye Didier Chauvet auprès de franceinfo. L'auteur du livre L'histoire du football allemand (éd. L'Harmattan, 2015) évoque aussi "un petit sentiment d'infériorité qui a plombé l'épanouissement de certains".

Les ténors du championnat est-allemand, Matthias Sammer, Andreas Thom, Ulf Kirsten, Thomas Doll et d'autres, ont été achetés une bouchée de pain à l'été 1990 par les clubs de l'Ouest. Ces derniers "avaient une vision des talents à recruter, les joueurs qui étaient bons ont pu signer dans les clubs de Bundesliga, ça n'a pas été compliqué de les convaincre", rappelle le journaliste Julien Duez. L'aspect lucratif a évidemment joué un rôle pour ces joueurs, qui avaient peu d'argent, notamment "pour faire du shopping" lors de leurs déplacements à l'Ouest avec l'équipe de la RDA, concède Matthias Sammer. "On avait de faibles indemnités journalières", glisse-t-il. Si lui fait partie des rares qui ont profité de cette réunification, la majorité des joueurs de l'ex-Allemagne de l'Est "se sont vite retrouvés en deuxième ou troisième division allemande", observe Didier Chauvet.

Exemple : Jens Adler. Ce gardien n'a pas marqué l'histoire du foot allemand par la qualité de ses performances mais il restera à jamais le dernier joueur à avoir porté le maillot de la RDA. "Il a joué exactement 102 secondes contre la Belgique et n'a pas touché le ballon", note Julien Duez. Il n'a jamais évolué en Bundesliga, mais a avoué conserver le maillot de cette ultime rencontre dans son armoire. Pour ceux qui n'avaient pas "un talent extraordinaire comme Doll, Sammer ou Kirsten", la route a été plus rude, dixit le défenseur Stefan Boger, qui a joué une centaine de matchs dans l'élite allemande. "Le talent, c'est bien, c'est beau. Mais là, il était plus question de réussir la transition après la chute du communisme", avoue-t-il au Spiegel (en allemand).

Une question de mentalité

Deux mois et demi après la rencontre de Bruxelles, le 19 décembre 1990, l'Allemagne réunifiée dispute son premier match, contre la Suisse, à Stuttgart. Matthias Sammer est le seul ancien Allemand de l'Est titulaire. Un souvenir forcément impérissable. "C'était incroyable d'être autorisé à jouer au football dans un pays autre que la RDA. Soudain, un chapitre s'est totalement terminé, et je faisais partie de toute l'équipe allemande. C'était incroyablement impressionnant. Bien sûr, j'étais tendu et excité avant le coup d'envoi, mais aussi plein d'impatience, se souvient-il pour la fédération allemande de football. C'était un honneur de pouvoir jouer pour cette équipe nationale. Déjà enfant, je rêvais de participer à un championnat d'Europe ou à une Coupe du monde, et je ne sais pas si la RDA aurait été capable de le faire." A la tête de cette équipe allemande, Berti Vogts, successeur de Franz Beckenbauer, est chargé d'organiser l'intégration des quatre "nouveaux" : Matthias Sammer, Andreas Thom, Ulf Kirsten et le gardien Perry Bräutigam.

A l'époque, nous jouions en Bundesliga depuis quelques mois, nous nous connaissions donc. C'était un accueil chaleureux et amical. L'intégration a été totalement simple et sans complication. Chez les sportifs, une telle chose est plus facile à réaliser !Andreas Thom, ancien international allemandà franceinfo

Andreas Thom a même eu la joie de devenir le premier buteur est-allemand de cette Allemagne réunifiée, peu après son entrée en jeu lors de cette rencontre historique face au voisin helvétique. "C'était très beau et très émouvant", se rappelle-t-il sobrement. "Dans l'ensemble, l'intégration s'est bien déroulée", souligne le journaliste Ali Farhat. "La fédération allemande y a toujours prêté une grande attention", reconnaît Matthias Sammer. "L'intégration des footballeurs n'a pas été très compliquée, à l'image de celle de la société allemande dans son ensemble", appuie le spécialiste Didier Chauvet.

Matthias Sammer et Ulf Kirsten, ex-joueurs de la RDA qui ont parfaitement réussi à se fondre dans l\'équipe d\'Allemagne réunifiée. Ici pendant le quart de finale contre la Bulgarie lors du Mondial 1994 aux Etats-Unis.
Matthias Sammer et Ulf Kirsten, ex-joueurs de la RDA qui ont parfaitement réussi à se fondre dans l'équipe d'Allemagne réunifiée. Ici pendant le quart de finale contre la Bulgarie lors du Mondial 1994 aux Etats-Unis. (OLIVER BERG / DPA / AFP)

Il n'y avait pas de grandes différences de fonctionnement entre les deux sélections, même si les joueurs de RDA étaient officiellement amateurs. "Ils avaient tous un boulot dans l'armée, dans la police... Leurs patrons étaient arrangeants pour leur emploi du temps, explique le journaliste Julien Duez. Mais il n'y avait aucune dimension politique, ce n'étaient pas des représentants du socialisme." L'écart entre les deux équipes se situait surtout sur le plan mental, selon Matthias Sammer.

Il y avait d'excellents footballeurs et nous avions également un très bon système d'entraînement. Mais ce qui nous a fait échouer, c'est notre mentalité. Dans la sélection de la RDA, nous n'avions pas la conviction que nous pouvions suivre les grandes nations.Matthias Sammer, ancien international allemandà la Fédération allemande de football

L'ancien joueur du Borussia Dortmund garde un souvenir précis du processus qui lui a permis de se libérer au sein de l'équipe réunifiée. "En tant qu'hommes, nous sommes façonnés par nos origines. Berti Vogts nous a accusés, surtout moi, d'être trop fermés. Il a probablement ressenti cette réticence comme un signe de méfiance, comme un signe que nous ne nous sentirions pas vraiment à l'aise en équipe nationale. Cette situation a duré deux ans et demi", retrace-t-il. En 1993, lui et Berti Vogts discutent longuement lors d'une tournée aux Etats-Unis, un an avant la Coupe du monde américaine.

Un premier titre et une distinction symbolique

"Pendant que nous nous promenions sur la plage de Miami (Floride), je lui ai raconté notre passé et pourquoi nous ne pouvions pas être aussi ouverts qu'il le voulait. C'était une conversation d'homme à homme. Cette conversation très personnelle a marqué un tournant décisif dans ma carrière en équipe nationale", rapporte-t-il auprès de la fédération allemande. La prophétie de Franz Beckenbauer ne se réalise pas tout de suite, puisque l'Allemagne échoue, à la surprise générale, en finale de l'Euro 1992 contre un invité de dernière minute, le Danemark. Puis la Mannschaft se fait sortir en quarts de finale du Mondial 1994 par la Bulgarie – celle qui avait privé l'équipe de France du voyage outre-Atlantique quelques mois plus tôt.

Mais après ces deux échecs, les joueurs allemands triompheront à l'été 1996, en terre anglaise, pour s'offrir un troisième sacre continental, le premier pour l'équipe d'Allemagne réunifiée. La démonstration de force de ce collectif permettra même à Matthias Sammer d'obtenir, quelques mois plus tard, la distinction individuelle suprême : le Ballon d'or. Un symbole fort pour l'ex-prodige de la RDA. De quoi renforcer les fameux mots prononcés six ans plus tôt par le footballeur anglais Gary Lineker et qui font, depuis, office de proverbe : "Et à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent."

Matthias Sammer a plané sur l\'Euro 96 en Angleterre (ici lors d\'Allemagne-Croatie). Sacré avec la Mannschaft, l\'ex-joueur de la RDA décrochera en décembre 1996 le Ballon d\'or récompensant le meilleur joueur européen de l\'année.
Matthias Sammer a plané sur l'Euro 96 en Angleterre (ici lors d'Allemagne-Croatie). Sacré avec la Mannschaft, l'ex-joueur de la RDA décrochera en décembre 1996 le Ballon d'or récompensant le meilleur joueur européen de l'année. (DPA / AFP)