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Enquête "Deforestation Inc" : comment du bois issu de la déforestation se retrouve toujours dans le commerce

La cellule investigation de Radio France et le Consortium international des journalistes d’investigation (Icij) ont enquêté avec 140 journalistes sur le commerce illégal du bois. Ils révèlent que du bois issu de la déforestation parvient à être certifié et se retrouve vendu en France notamment.
Article rédigé par Cellule investigation de Radio France, franceinfo - Scilla Alecci, Jacques Monin, avec l’Icij
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Officiellement interdit, le bois issu de la déforestation illégale continue d’être certifié et vendu à travers le monde. (RICARDO WEIBEZAHN / ICIJ)

Officiellement, le bois issu de la déforestation illégale est interdit d'exportation vers l'Europe ou les États-Unis. Mais alors que se déroule le One Forest Summit au Gabon, la cellule investigation de Radio France avec le Consortium international des journalistes d'investigation (Icij) et 38 médias partenaires, révèlent que des organismes de certification valident encore à la chaine des produits liés à la déforestation ou à l'exploitation forestière dans des zones de conflit. 

ENQUÊTE >> "Deforestation Inc" : derrière deux usines de pâte à papier françaises, un groupe indonésien impliqué dans la déforestation

Après neuf mois d'enquête baptisée "Deforestation Inc", nous avons pu établir qu'on retrouve du teck illégal sur les ponts de yachts français, dans des meubles haut de gamme et dans beaucoup d'autres produits, y compris des cercueils. En activant un réseau de 140 journalistes, nous avons pu examiner des données relatives à des sociétés forestières dans 50 pays et nous avons identifié 347 sociétés qui ont pu faire déclarer leur bois comme durable alors qu'il ne l'était pas. Au total, ce sont plus de 1 400 déclarations mensongères sur l'origine du bois que nous avons recensées. Un chiffre éloquent, et pourtant encore très en dessous de la réalité. 

Principaux responsables de cette situation : des forestiers et des États peu scrupuleux, mais aussi le système actuel de certification. Nous avons notamment repéré qu'une entreprise fabriquant des produits en bois en Amazonie a pu être certifiée alors qu'elle avait été condamnée à 37 amendes depuis 1998 pour avoir stocké et transporté du bois interdit. Au Chili, une entreprise forestière japonaise a pu s'approvisionner auprès de fournisseurs qui mentaient dans des documents sur l'origine du bois. Un groupe de sociétés forestières canadiennes a même pu obtenir qu'un "plan de gestion durable des forêts" soit certifié par un organisme local, alors qu'il prévoyait de couper des arbres sur des terres forestières indigènes. Et la France aussi est concernée. "Un arbre abattu ne peut être remplacé au cours de la vie d'un homme", rappelait pourtant récemment un procureur français dans une affaire impliquant une société d'exploitation forestière espagnole qui avait illégalement abattu des chênes centenaires et d'autres arbres dans des forêts privées de l'Ariège.

"Le système ne fonctionne pas"

Ce constat pose d'autant plus question que l'exploitation industrielle des forêts primaires est une des principales causes du changement climatique, comme on le voit encore lors du sommet de Libreville. Les scientifiques estiment qu'elle compte pour plus de 10% dans les émissions de gaz à effet de serre. La destruction des forêts aggrave également les inondations, contribue à la disparition de la faune et de la flore, et, selon certains scientifiques, à une recrudescence des maladies infectieuses chez l'Homme. Avec la disparition des arbres, certains insectes porteurs d'agents pathogènes migrent en effet vers des plantes consommées par les animaux d'élevage, qui se retrouvent dans la chaîne alimentaire.

Vue aérienne d'une zone déboisée de la forêt amazonienne dans l'État d'Amazonas, au Brésil, le 15 septembre 2022. (MICHAEL DANTAS / AFP)

"C'est tout le système sur lequel on s'appuie qui ne fonctionne pas", estime Grégoire Jacob, consultant forestier français pour les entreprises privées. Les certificateurs, dont le secteur en pleine expansion représente dix milliards de dollars, sont pourtant rarement mis en cause lorsqu'ils ne signalent pas le caractère douteux de la provenance du bois de leurs clients. Alors que les audits financiers répondent à des règles très codifiées, les audits environnementaux sont beaucoup plus souples, donc beaucoup plus laxistes. Selon Jonathan White, un avocat de Client Earth, spécialisé dans la responsabilité des entreprises et le risque climatique : "Ils sont insuffisamment réglementés. Ils devraient être plus rigoureux et ne pas se contenter des informations que les entreprises leur fournissent."

Des certifications abusives

Ce qui est en cause, c'est un système de certification dit "volontaire" qui a été mis en place au cours des deux dernières décennies. Il permet de délivrer une sorte de certificat de bonne conduite environnementale, très prisé aujourd'hui par de nombreuses entreprises. En 2007, l'éditeur américain de J.K. Rowling, par exemple, a demandé à ce que du papier certifié FSC soit utilisé pour son roman Harry Potter et les reliques de la mort. Ce type de label est délivré par des organisations internationales telles que le Forest Stewardship Council (FSC), le Programme for the Endorsement of Forest Certification (PEFC) et la Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO).

Mais pour l'obtenir, la société qui achète ou vend des produits en bois va demander à une société intermédiaire de l'auditer. C'est là qu'interviennent des géants de l'audit comme KPMG et PwC, la multinationale suisse Société générale de surveillance SA (SGS), voire de plus petites entreprises comme PT Inti multima sertifikasi en Indonésie. Ces cabinets effectuent des évaluations de risques. Ils inspectent les usines, interrogent les forestiers et s'assurent que les pratiques et les produits sont conformes aux normes environnementales. Certains documents issus de leurs cabinets se targuent de vouloir "protéger les forêts de la planète", promouvoir "l'exploitation économiquement viable des forêts" ou encore "réduire la déforestation". Ce sont eux qui envoient ensuite leur dossier au certificateur qui délivre le label durable FSC, ou un autre.

Du bois de "sang" certifié durable

Mais dans de nombreux cas, les entreprises obtiennent leur certification abusivement. Le cabinet qui réalise les audits étant rémunéré par son client, il se montre souvent peu regardant. Ainsi, aux États-Unis, en Italie et en Nouvelle-Zélande, des fabricants de ponts pour bateaux et des négociants en bois continuent de mettre en avant leurs labels verts, alors qu'ils importent illégalement du teck de Birmanie. Dans ce pays pourtant, le commerce des ressources naturelles finance la junte qui a renversé le gouvernement démocratiquement élu en 2021.

Le logo du Programme for the endorsement of forest certification (PEFC) qui interdit notamment les coupes rases. (ALAIN PITTON / NURPHOTO / VIA AFP)

Parmi les abus que nous avons identifiés, on découvre qu'en Finlande, des certificateurs n'ont pas mentionné dans leurs rapports que des tribunaux avaient condamné deux sociétés forestières labellisées à des amendes pour avoir abattu des arbres dans des zones protégées. En Indonésie, où se trouve l'un des plus grands exportateurs mondiaux de bois tropicaux, les écologistes du Réseau indépendant de surveillance des forêts, basé à Bogor City, ont établi qu'au cours de la dernière décennie, les cabinets d'audit ont ignoré des violations environnementales commises par au moins 160 entreprises. Tempo, un magazine indonésien partenaire de l'Icij, a également découvert que, dans un grand nombre de ces cas, une fois informés, les certificateurs n'ont pas demandé à leur client de prendre des mesures correctives pour remédier à ces violations. Ce laisser-faire a permis aux entreprises indonésiennes d'obtenir des licences d'exportation vers l'Europe notamment.

Un label qui n'est pas une garantie

Depuis les années 1990, les normes FSC et PEFC sont les plus réputées dans le monde. Les consommateurs peuvent trouver leurs logos sur toute une variété d'articles : des cahiers, des emballages de bonbons, des gobelets en papier ou encore des meubles vendus sur Amazon. Mais ces dernières années, la réputation de ces deux organisations a été ternie. Débordées par la demande, elles ont assoupli leurs critères. Le processus de validation est devenu moins strict. "Beaucoup de consommateurs sont rassurés s'ils voient qu'il y a une étiquette verte sur un produit dans une épicerie, relève Bob Bancroft, un ancien auditeur forestier de la Nouvelle-Écosse au Canada. Ils ont la conscience tranquille en l'achetant." Mais dans de nombreux cas, ce label n'est plus une garantie. Dans une interview accordée à notre confrère allemand WDR, le directeur général de FSC, Kim Carstensen, affirme qu'il respecte "des règles environnementales strictes", mais il reconnaît : "Nous ne sommes pas dans un monde idéal." En tant qu'"outil volontaire", le FSC "ne prétend pas pouvoir résoudre à lui seul la déforestation".

Une législation plus stricte en Europe ?

C'est pourquoi la Commission européenne envisage d'adopter une nouvelle législation. Elle projette d'imposer des sanctions "efficaces, proportionnées et dissuasives" aux entreprises qui font des déclarations environnementales non étayées par des preuves. Les autorités s'appuieraient sur des "vérificateurs indépendants" pour démontrer que les déclarations des entreprises sont réelles. En Europe, les certificateurs défaillants pourraient donc bientôt être placés sous les feux des projecteurs. Pour Grant Rosoman, conseiller principal de Greenpeace International spécialisé dans les questions forestières, il était temps. "Ils sont l'une des plus grandes parties du problème, affirme-t-il. Leur inefficacité permet à la déforestation, aux violations des droits de l'Homme et aux illégalités de se poursuivre." Un constat que notre enquête, malheureusement, semble valider.


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