"Bombe climatique", violation des droits humains... On vous explique pourquoi TotalEnergies est poursuivi en justice pour son mégaprojet pétrolier en Afrique de l'Est

Accusé de mener son chantier en Ouganda et en Tanzanie au mépris des droits humains et de l'environnement, le groupe français a comparu mercredi devant le tribunal judiciaire de Paris.
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Des manifestants protestent contre le projet EACOP de TotalEnergies, le 12 mars 2022 à Paris. (VINCENT KOEBEL / NURPHOTO / AFP)

Ses opposants n'hésitent pas à parler d'une "bombe climatique". Le groupe français TotalEnergies veut creuser de nouveaux puits pétroliers en Ouganda et construire un pipeline chauffé à travers la Tanzanie pour acheminer l'or noir jusqu'à la mer. Un mégaprojet mené au mépris des droits humains et de l'environnement, selon six ONG, qui poursuivent le groupe en justice. Une audience en référé s'est tenue devant le tribunal judiciaire de Paris, mercredi 7 décembre.

Ces associations se basent sur la loi relative au devoir de vigilance, qui oblige les multinationales à "prévenir les atteintes graves envers les droits humains, la santé et la sécurité des personnes ainsi que l'environnement" chez leurs sous-traitants et fournisseurs étrangers, par l'intermédiaire d'un "plan de vigilance". Elles ne sont pas les seules à s'inquiéter : le projet a été épinglé en septembre par le Parlement européen et de nombreux scientifiques, comme les climatologues Jean Jouzel et Valérie Masson-Delmotte, réclament son abandon dans une tribune au Monde publiée dès le 10 octobre. Franceinfo fait le point sur ce projet controversé.

Plus de 400 puits et 1 400 km de pipeline

Le mégaprojet de TotalEnergies peut se scinder en deux. D'un côté, le projet "Tilenga", un forage de 419 puits en Ouganda, dont un tiers dans le parc national Murchison Falls. De l'autre, le projet EACOP (East African Crude Oil Pipeline), le plus long oléoduc chauffé au monde, destiné à transporter ces hydrocarbures jusqu'à l'océan Indien, en traversant la Tanzanie sur 1 445 km. Il est chauffé à 50°C pour permettre au pétrole de s'écouler. Les chantiers ont débuté en février et TotalEnergies a mis 10 milliards de dollars (10,3 milliards d'euros) sur la table, avec la compagnie pétrolière chinoise CNOOC. L'objectif est de produire dès 2025.

L'entreprise estime auprès de l'AFP que son projet "constitue un enjeu majeur de développement pour l'Ouganda et la Tanzanie". Le groupe français assure mettre "tout en œuvre pour en faire un projet exemplaire en termes de transparence, de prospérité partagée, de progrès économique et social, de développement durable, de prise en compte environnementale et de respect des droits humains".

Une "bombe climatique" et environnementale

Sur le fond, le projet est dénoncé pour son impact environnemental. Une partie des forages doit se faire dans le parc national des Murchison Falls et présente un risque pour la biodiversité qu'abrite le plus grand et le plus ancien parc naturel d'Ouganda. "Cette activité va fragmenter l'habitat de la faune et de la flore. Total minimise l'impact en le réduisant à la surface des puits, mais il y a aussi les routes, 600 poids lourds pendant la phase de construction et plus de 2 000 véhicules par jour en phase opérationnelle", déplore Juliette Renaud, chargée de campagne pour l'association Les Amis de la Terre. Les ONG redoutent également l'impact d'éventuelles marées noires sur les côtes tanzaniennes, une zone sujette "aux risques de tsunami et de cyclones", selon elles.

Sur le plan climatique, ce projet "est un immense doigt d'honneur à tous ceux qui luttent contre le réchauffement climatique après les canicules terribles en Europe et les inondations meurtrières au Pakistan", estime le député européen Pierre Larrouturou (Nouvelle Donne). L'élu rappelle que l'Agence internationale de l'énergie (AIE) – "pas trois rigolos dans leur coin, mais la plus haute autorité en matière d'énergie" – avait estimé en 2021 (PDF, en anglais) qu'il ne fallait pas lancer de nouveaux projets d'exploitation d'énergies fossiles pour atteindre la neutralité carbone et respecter l'accord de Paris.

L'utilisation par nos sociétés d'énergies fossiles pour se déplacer, se loger ou se nourrir est en effet la principale cause du réchauffement de notre climat. Elle injecte dans l'atmosphère des gaz à effet de serre (CO2, méthane, etc.) qui piègent la chaleur. Pour limiter ce réchauffement, nos émissions doivent baisser drastiquement. "Si nous n'arrivons pas à arrêter ce projet, ce sont jusqu'à 34 millions de tonnes de CO2 qui seraient émises chaque année durant vingt-cinq ou trente ans et précipiteraient le bouleversement climatique et son cortège de catastrophes meurtrières", écrivent les scientifiques, élus et ONG signataires de la tribune publiée lundi dans Le Monde. L'entreprise conteste ce chiffre, parlant pour sa part de 13,5 millions de tonnes de CO2, en n'incluant pas dans ses calculs les émissions générées par la consommation du pétrole.

Des violations des droits humains dénoncées

Au-delà des dégâts environnementaux à venir, le projet provoque déjà des dégâts sociaux. Le Parlement européen s'est inquiété le 15 septembre des "violations des droits de l'homme" commises contre les opposants au projet, en Ouganda comme en Tanzanie, citant "arrestations, actes d'intimidation et harcèlement judiciaire contre les défenseurs des droits humains et les organisations non gouvernementales". Dans ce texte non contraignant (en anglais), les eurodéputés pointent le risque d'expulsion pour 100 000 personnes sans garantie de compensation et appellent l'Ouganda, un pays dirigé depuis 1986 par Yoweri Museveni, à laisser les ONG et les journalistes accéder à la zone concernée.

Dans leurs différents rapports (voir ici et , en PDF), les ONG Les Amis de la Terre et Survie ont récolté des témoignages de paysans obligés de céder leurs terres sous la contrainte, avec des compensations dérisoires et versées tardivement. "Ces personnes se retrouvent privées de la libre utilisation de leurs terres avant même de recevoir des compensations, elles nous disent ne plus avoir assez à manger et ne plus pouvoir scolariser leurs enfants", développe Juliette Renaud. Pierre Larrouturou, qui s'est rendu sur place à l'été 2022, a recueilli lui aussi de tels témoignages. "Ce projet se fait dans des conditions sordides", résume-t-il. Après la publication de cet article, l'entreprise, qui n'avait pas répondu à nos sollicitations préalables, a tenu à assurer que "tous les partenaires de ce projet se sont engagés à mettre les enjeux environnementaux et de biodiversité ainsi que les droits des communautés concernées au centre du projet".

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