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Sommet intercoréen : ce réchauffement des relations "n'est absolument pas un hasard"

Les dirigeants des deux pays ont assuré vendredi qu'"il n'y aura plus de guerre sur la péninsule coréenne". Franceinfo a interrogé Juliette Morillot, spécialiste des deux Corées, sur ce rapprochement historique. 

Article rédigé par franceinfo - Propos recueillis par Juliette Campion
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Temps de lecture : 4 min
Le leader nord-coréen Kim Jong-un et le président sud-coréen Moon Jae-in discutent sur un pont près de la ligne de démarcation entre les deux pays, dans le village de Panmunjom, le 27 avril 2018 (KOREA SUMMIT PRESS POOL / KOREA SUMMIT PRESS POOL)

C’est un rapprochement diplomatique aussi rapide qu'inattendu, entre Corée du Nord et Corée du Sud, concrétisé par la poignée de main historique échangée vendredi 27 avril entre Kim Jong-un et Moon Jae-in. Ce sommet intercoréen semblait pourtant inespéré il y a encore quelques mois. Car, depuis 2008 et l'élection du président conservateur Lee Myung-bak au Sud, les relations entre les deux Etats s'étaient passablement dégradées. Le cinquième essai nucléaire de la Corée du Nord, le 9 septembre 2017, avait encore accentué les tensions avec son voisin et les Etats-Unis, considérés comme une menace par Pyongyang. 

Juliette Morillot, spécialiste de la péninsule coréenne et co-auteure avec Dorian Malovic du Monde selon Kim Jong-un (Robert Laffont), revient pour franceinfo sur les dessous de ce réchauffement accéléré des relations intercoréennes. 

Franceinfo : Pouvez-vous nous résumer les étapes de ce rapprochement ? 

Juliette Morillot : Cela a commencé le 2 janvier. Lors de son discours de Nouvel An, Kim Jong-un a tendu un rameau d’olivier à la Corée du Sud. Dans son allocution, il a annoncé qu’il voulait une année placée sous le signe de la paix et proposé sa participation aux Jeux olympiques (JO). Début février, les JO et les Jeux paralympiques débutent en Corée du Sud avec la participation de la délégation nord-coréenne. La sœur cadette du dirigeant nord-coréen, Kim Yo-jong, fait partie du voyage. Sa présence est hautement symbolique : c’est la première fois qu’un membre de la famille Kim vient en Corée du Sud depuis la fin de la guerre, en 1953. 

Fin mars, la visite du leader nord-coréen à Pékin est également une étape importante : il a montré qu'il voulait inviter la Chine dans ce processus de rapprochement. Début avril, Kim Jong-un accepte qu’il y ait deux concerts de K-pop, la musique sud-coréenne, dans sa capitale et assiste en personne aux représentations : ça aussi, c’est un geste fort.

En parallèle, la Corée du Sud envoie une délégation d’émissaires spéciaux au nord pour des discussions diplomatiques. Et puis, le 20 avril, une semaine avant le sommet, les deux Corées ont ouvert un téléphone rouge, qui relie directement la Maison Bleue, résidence du président sud-coréen, à la capitale nord-coréenne. Toutes ces étapes ont mené à la rencontre à laquelle on assiste aujourd’hui dans la zone démilitarisée (DMZ) entre les deux péninsules. Les deux Corées reprennent leur destin en main.

Ce réchauffement des relations diplomatiques semble plutôt inattendu... 

Au contraire : c'est loin d'être un hasard ! La Corée du Nord est extrêmement rationnelle. Pendant un an, Kim Jong-un a fait exactement ce qu’il avait prévu. Il a terminé son programme nucléaire et obtenu l’arme atomique, prouvant qu’il était capable de protéger la Corée du Nord de ce qu’il juge être la menace américaine. Maintenant que cette mission est accomplie, il peut se concentrer sur l’économie. Il avait annoncé lors du Congrès du parti, il y a deux ans, sa double politique baptisée le "byongjin", (en français : la "double poussée").

D’un côté, le nucléaire ; de l’autre côté, le développement économique. Là, on est à cette étape. Et pour que cette mutation de l'économie puisse avoir lieu, la Corée du Nord recherche une levée des sanctions américaines. Pour ça, il faut la paix.

Juliette Morillot

à franceinfo

Tout a été préparé. Depuis des années, la Corée du Nord veut un traité de paix sur la péninsule et un pacte de non-agression de la part des Etats-Unis pour garantir la sécurité du régime. Tout cela a été fait très méthodiquement, ce n’est pas sorti du chapeau de Kim Jong-un. Bien sûr, les sanctions américaines et la personnalité de Donald Trump ont joué, mais il ne faut pas sous-estimer la stratégie très calculée des diplomates nord-coréens.

Que peut-on attendre de ce rapprochement ?

Pour l’instant, on est beaucoup dans le symbole : tout est beau, tout le monde est gentil, on mange des nouilles froides [référence au plat traditionnel nord-coréen partagé par les deux leaders lors du banquet du soir]. Mais plus concrètement, on peut espérer la signature d’un traité de paix pour mettre officiellement un terme à la guerre de 1950-1953 qui s'était soldée par un simple armistice. Il faudrait également envisager une démilitarisation de la zone démilitarisée, car elle est pleine de militaires des deux côtés de la frontière.

Ce qui va se faire, c’est sans doute la rencontre des familles séparées par la guerre, qui vivent de part et d’autre de la péninsule. On peut aussi espérer l’apaisement des tensions sur la péninsule. Peut-être que ça va passer par la dénucléarisation de la part du Nord. Mais ça ne va pas se faire en un claquement de doigts, car l’arme nucléaire est inscrite dans la Constitution depuis 2012. En gage de bonne volonté, on pourrait imaginer que la Corée du Nord livre des armes nucléaires. Il y aura également sans doute une reprise des relations économiques avec la Corée du Sud. Ce qui pourrait être extraordinaire, ce serait l’ouverture d’une ambassade américaine à Pyongyang. Ce serait un coup de tonnerre.

En revanche, une réunification de la péninsule semble peu probable, car personne ne la souhaite vraiment.

Juliette Morillot

à franceinfo

D'un point de vue romantique, tout le monde est pour. Mais dans la pratique, les Sud-Coréens pensent qu’ils ont davantage à perdre qu’à gagner avec la réunification. Le différentiel de niveau de vie est énorme : il y a quand même un principe de réalité qui s’impose.

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