Corée du Nord : pourquoi est-ce si difficile d'obtenir des informations fiables ?

Une ancienne compagne de Kim Jong-un, le leader nord-coréen, aurait fait une apparition à la télévision du pays alors que des médias internationaux avaient annoncé son exécution.

Photo diffusée par l\'agence officielle nord-coréenne, le 6 mai 2014, montrant le leader nord-coréen, Kim Jong-un, saluant des militaires à Pyongyang, la capitale de la Corée du Nord.
Photo diffusée par l'agence officielle nord-coréenne, le 6 mai 2014, montrant le leader nord-coréen, Kim Jong-un, saluant des militaires à Pyongyang, la capitale de la Corée du Nord. (KNS / KCNA / AFP)

La surprise est de taille. Une ex-compagne de Kim Jong-un, le numéro un de la Corée du Nord, est apparue à la télévision officielle du pays, a rapporté le quotidien britannique The Telegraph (en anglais), samedi 17 mai. Hyon Song-Wol, chanteuse et danseuse célèbre en Corée du Nord, aurait prononcé un discours lors d'un rassemblement artistique organisé à Pyongyang, alors que des médias internationaux avaient annoncé sa mort.

Ainsi, le journal sud-coréen Chosun Ilbo avait affirmé, en août 2013, qu'elle avait été fusillée. Selon le quotidien, elle avait été condamnée à la peine capitale à cause d'une vidéo violant les lois antipornographiques en vigueur dans le pays. Une information reprise par de nombreux autres médias à travers le monde, dont francetv info.

Mais la réalité semble être encore plus éloignée de ce qui avait été rapporté à l'origine. Le journal sud-coréen disait initialement que Hyon Song-Wol avait été exécutée à cause d'une sextape, autrement dit parce qu'elle s'était filmée durant des ébats. Puis il s'est avéré que la vidéo était en fait un clip musical dans lequel la musicienne réalise une danse dans une tenue un peu légère. Bref, comme le montre une nouvelle fois cette affaire, il est difficile d'obtenir des informations fiables sur la Corée du Nord. Voici pourquoi.

L'information est verrouillée

La Corée du Nord est réputée pour être l'un des pays les plus fermés du monde. "Si on l'appelle le 'royaume-ermite', ce n'est pas un hasard", commente auprès de francetv info Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

La propagande du régime est bien huilée. Son canal : l'agence officielle KCNA (pour Korean Central News Agency). C'est elle qui a en charge de diffuser l'ensemble des images destinées à l'international notamment, dont des photos parfois truquées, comme l'a montré Slate.fr, en avril 2013. Là-bas, le culte de la personnalité bat son plein. Et les reportages télévisés, saturés de ferveur apparente, vantent les multiples talents de Kim Jong-un.

"L'information est entièrement contrôlée par le pouvoir", observe le spécialiste de la Corée du Nord Pierre Rigoulot pour francetv info. "Il suffit de regarder la chaîne officielle sur Facebook pour voir que c'est surréaliste", remarque Jean-Vincent Brisset.

Pyongyang dément peu

La Corée du Nord laisse régner la rumeur. Elle "ne réfute que très rarement les affirmations lancées aux quatre coins de la planète", indique Sébastien Falletti, le correspondant du Point à Séoul, la capitale de la Corée du Sud. Sans compter que "le dirigeant nord-coréen joue à merveille son rôle de nouveau 'grand méchant' burlesque de l'ordre occidental, maniant un jour la menace nucléaire et s'affichant le lendemain avec le basketteur Dennis Rodman", ajoute-t-il.

Le régime de Pyongyang laisse ainsi courir des informations floues. Il n'a pas démenti l'exécution d'un responsable militaire au mortier, accusé d'avoir fait la fête durant la période de deuil de Kim Jong-il, le père du dirigeant actuel. "Cela inspire de la terreur, et le régime a peut-être jugé cela bénéfique", avance Pierre Rigoulot.

Mais tout n'est pas toléré. Pyongyang sort parfois de son silence. Cela est arrivé lorsque certains titres de presse étrangers ont écrit que Kim Jong-un avait réalisé des opérations chirurgicales pour ressembler à son grand-père, Kim Il-sung, fondateur de la Corée du Nord. Les médias officiels avaient qualifié ces allégations d'"actes criminels hideux", comme le rapportait le site américain Business Insider (en anglais), en janvier 2013.

Les informations ne viennent pas de journalistes

De nombreux éléments proviennent de Nord-Coréens qui ont fui le pays. Certains d'entre eux tiennent notamment la radio Free North Korea, à Séoul. Kang Chan-Ho, journaliste et spécialiste du Nord au quotidien Hankyoreh, croit savoir que des histoires sont concoctées par les critiques les plus acerbes du pays. D'après lui, "certains réfugiés tendent à laisser leurs sentiments personnels vis-à-vis de Pyongyang prendre le dessus et à amplifier des rumeurs qui sont invérifiables", confiait-il, en janvier.

"Un marché noir de l'info a pris son essor dans la région frontalière entre la Chine et la Corée du Nord. Certaines personnes, qui peuvent circuler entre les deux pays, monnayent leurs infos, mais aussi des photos, des DVD", raconte la correspondante à Pékin du Nouvel Observateur, en mars 2014. Selon elle, "ces infos peuvent s'avérer véridiques ou pas. Certains en profitent pour vendre des affabulations".

Les médias prennent cela à la légère

Les informations sur la Corée du Nord sont souvent traitées sans sources fiables et/ou sans croisement des sources. C'est ainsi que de nombreux médias à travers le monde ont relayé la soi-disant exécution de l'ancienne compagne de Kim Jong-un. Autre exemple frappant : celui de l'oncle de Kim Jong-un prétendument dévoré par 120 chiens. Cette information totalement infondée est partie d'un message satirique sur un réseau social chinois pris au pied de la lettre par un média sud-coréen, qui a ensuite écrit un article relayé par des médias occidentaux.

Pierre Rigoulot estime que l'opacité du pays est un "boulevard pour toutes les rumeurs". Un chemin sur lequel s'engouffrent les médias sud-coréens, importantes sources de rumeurs sur la Corée du Nord. "Les journaux en Corée du Sud, comme ailleurs, cherchent des titres frappants et vendeurs, explique-t-il. Ils publient leurs articles sur Kim Jong-un et son entourage sans savoir si cela est avéré ou non". "La presse sud-coréenne fait du people, du sensationnel, poursuit Jean-Vincent Brisset. Elle se fait mousser sur des choses qu'elle ne connaît pas."

Et s'il est difficile de mener des vérifications, cela n'est pas impossible. Le correspondant de RFI en Corée du Sud indique que le site spécialisé Daily NK (en anglais) y parvient grâce à "des ONG en Corée du Sud, des associations de réfugiés nord-coréens, qui disposent de réseaux d'informateurs au Nord, avec lesquels ils communiquent par téléphones portables, et qui sortent de vraies informations". Plus précisément, il est désormais possible d'avoir des détails sur la vie quotidienne des Nord-Coréens, de connaître, par exemple, le montant d'un budget d'une famille, a confié à RFI Andreï Lankov, un spécialiste de la Corée du Nord, en septembre 2013. En revanche, il demeure presque impossible d'obtenir des informations sur ce qui se passe au sommet de l'Etat.

Sur le terrain, les choses sont en train d'évoluer. Depuis 2012, l'agence américaine Associated Press a un bureau à Pyongyang. D'abord tenu par des Nord-coréens, il est dirigé par un Américain depuis octobre 2013, comme l'indiquait l'agence (en anglais). L'ensemble de son travail est lisible ici. Et il a permis de démentir certaines rumeurs folles, comme celle affirmant que Kim Jong-un avait imposé sa coupe de cheveux à tous les hommes du pays.