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Récit Brésil : de la manifestation au saccage des lieux de pouvoir, retour sur quatre heures de "chaos" à Brasilia

Des milliers de soutiens de l'ex-président Jair Bolsonaro ont pris d'assaut trois bâtiments de la capitale dimanche. Plus de 300 personnes ont été arrêtées après cette attaque qui a fait de nombreux blessés et dégâts.
Article rédigé par Pierre-Louis Caron
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Des soutiens de Jair Bolsonaro détruisent une vitre du siège de la Cour suprême à Brasilia (Brésil), le 8 janvier 2023. (TON MOLINA / AFP)

Pendant quelques heures, la démocratie brésilienne a connu une poussée de fièvre. Plusieurs milliers de manifestants ont envahi le palais présidentiel de Planalto, le Congrès et le siège de la Cour suprême à Brasilia (Brésil), dimanche 8 janvier. Des partisans du président d'extrême droite sortant, Jair Bolsonaro, battu à la dernière élection présidentielle par Lula, se sont introduits de force dans ces lieux de pouvoir avant d'y répandre le "chaos", comme l'ont déploré plusieurs titres de la presse brésilienne.

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Rapidement débordé, le dispositif policier censé protéger ces institutions a subi la violence de manifestants déchaînés. Plusieurs agents ont été blessés, ainsi que des journalistes, pris pour cible par des soutiens de Jair Bolsonaro. Franceinfo remonte le fil de cette attaque qui plonge le Brésil dans une nouvelle crise politique, une semaine après l'investiture de Lula.

Une manifestation sous très haute tension

Peu avant 15 heures (heure locale), dimanche 8 janvier, les policiers postés sur la place des Trois Pouvoirs sont surpris par l'ampleur d'une manifestation bolsonariste, prévue depuis une semaine. Face à eux, plusieurs milliers de manifestants, en grande majorité vêtus de jaune et vert, convergent sur l'immense esplanade qui dessert les principales institutions du pays. Selon le quotidien brésilien Globo*, ces militants viennent en majorité d'un campement monté devant une base militaire à 8 kilomètres de là. Ils sont rejoints par près de 4 000 manifestants "venus en bus de tout le pays". Aux cris de "L'armée avec nous !", les bolsonaristes continuent d'affluer autour des vastes pelouses qui entourent le Congrès.

Malgré les sommations des forces de l'ordre et l'usage de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes, une poignée de militants parvient à pénétrer dans le périmètre de sécurité. Ils sont ensuite des dizaines, puis des centaines. Des affrontements éclatent alors entre bolsonaristes et agents de la police militaire, qui essuient des jets de pierre. Les policiers sont finalement submergés par le nombre et la détermination des manifestants, qui réussissent à se frayer un chemin vers le Congrès.

Le Congrès envahi en premier

Le palais du Congrès national, qui abrite le Sénat fédéral et la Chambre des députés brésiliens, est rapidement pris d'assaut par les bolsonaristes. A l'aide de barrières en métal, les émeutiers brisent des vitres du bâtiment avant de s'y introduire. A l'intérieur, des meubles, des œuvres d'art et des objets historiques sont vandalisés. Des manifestants se filment en train de s'asseoir dans le fauteuil du président du Sénat, ou encore de glisser sur l'estrade qui mène à l'hémicycle de cette chambre.

Les images publiées sur les réseaux sociaux proviennent essentiellement des bolsonaristes eux-mêmes, car les journalistes présents sur place sont traités avec défiance et même agressés. Au moins dix d'entre eux subissent des coups et voient leur matériel volé ou détruit, déplorent deux syndicats locaux de la presse. Une journaliste du portail Brasil 247 a été menacée et a dû supprimer sous la contrainte les vidéos enregistrées sur son téléphone portable, rapporte Globo*.

"J'ai été entourée, frappée, poussée, insultée, raconte sur Twitter* la journaliste brésilienne Marina Dias. Ils ont cassé mes lunettes, m'ont tiré les cheveux, ont essayé de prendre mon téléphone portable." Outre la chambre du Sénat, les manifestants réussissent à s'introduire dans la Chambre verte des députés. Aucun parlementaire ne se trouve alors dans le bâtiment du Congrès, mais des agents de sécurité présents sont menacés par les émeutiers.

Le siège de la Cour suprême et le palais présidentiel vandalisés à leur tour

Dans des circonstances encore floues, les manifestants pénètrent également dans deux autres bâtiments de la place des Trois Pouvoirs : le Tribunal suprême fédéral (le STF, plus haute juridiction du Brésil) ainsi que le palais présidentiel du Planalto. Dans ces lieux aussi, les dégradations sont légion.

A l'intérieur du STF, les manifestants vandalisent la salle de l'assemblée plénière et se déchaînent contre le mobilier et les plafonds, sous l'œil de dizaines d'autres militants massés contre les vitres. Sur au moins trois étages, l'immeuble est visité et pillé par les bolsonaristes. Un manifestant est même filmé en train d'uriner et de déféquer dans un bureau. A l'extérieur, un émeutier exhibe ce qui semble être l'exemplaire original de la Constitution brésilienne de 1988, qui symbolise le retour de la démocratie dans le pays après la dictature de 1964-1985.

Dans le palais du Planalto, de nombreuses œuvres d'art sont détériorées par les manifestants et des tableaux sont éventrés, parmi lesquels Les Mulâtres, du peintre brésilien Emiliano Di Cavalcanti. Le bureau de la Première dame brésilienne, Rosangela "Janja" Silva, est mis à sac. Celui du président Lula reste intact, mais les émeutiers parviennent à dérober des armes à la garde présidentielle. Des munitions et des documents "importants" sont également volés, comme le rapporte la presse locale*.

Lula mobilise l'armée contre les "putschistes"

Sur l'esplanade des Trois Pouvoirs, des policiers sont passés à tabac. Un membre de la police montée est notamment frappé au sol par plusieurs manifestants. Le commandant général de la police militaire du district fédéral, le colonel Fabio Augusto, subit lui aussi des coups et apparaît ensanglanté, rapporte Globo*.

Après une réunion d'urgence en visioconférence, le président Lula ordonne depuis le sud du pays l'intervention des forces armées dans la capitale fédérale. La police militaire charge les manifestants et des grenades assourdissantes sont lancées depuis un hélicoptère pour déloger les émeutiers postés sur le toit du Congrès. Vers 18 heures, la situation se stabilise et les forces de l'ordre reprennent le contrôle, après l'interpellation de plusieurs centaines de manifestants bolsonaristes (plus de 300 arrestations, selon le dernier bilan).

De retour à Brasilia tard dans la soirée, Lula visite le palais présidentiel et promet une enquête fouillée, après avoir constaté les dégâts matériels et symboliques. "Les putschistes qui ont promu la destruction des propriétés publiques à Brasilia sont en train d'être identifiés et seront punis, déclare le chef d'Etat, dimanche soir sur Twitter. Demain, nous reprenons le travail au palais de Planalto." Avant de conclure : "Démocratie toujours."

*Les liens signalés d'un astérisque renvoient vers des articles en portugais.

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