Soudan : la révolte du pain fait trembler le régime

De nouvelles manifestations antigouvernementales ont été dispersées le 4 janvier par la police au Soudan, pays en proie depuis plus de deux semaines à un mouvement de contestation, selon des témoins, cités par l’AFP.  Lequel a commencé après une hausse du prix du pain.

Un manifestant soudanais court pour échapper aux gaz lacrymogènes lors d\'une manifestation à Karthoum le 31 décembre 2018.
Un manifestant soudanais court pour échapper aux gaz lacrymogènes lors d'une manifestation à Karthoum le 31 décembre 2018. (PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Les manifestations ont débuté le 19 décembre 2018 dans plusieurs villes avant de s'étendre à la capitale Khartoum, pour dénoncer une hausse du prix du pain alors que le pays est en plein marasme économique.

Mais la contestation s'est vite transformée en un mouvement contre le régime d'Omar el-Béchir, âgé de 75 ans, qui s'est emparé du pouvoir par un coup d'Etat en 1989.

Après la prière hebdomadaire, vendredi 4 janvier, les manifestants ont lancé des slogans comme "liberté, paix, justice" en sortant d'une mosquée à Oumdourman, ville située sur la rive ouest du Nil. A Khartoum, la police a fait usage de gaz lacrymogènes.  

"Ces manifestations sont bien plus importantes que ce que nous avons observé ces dernières années"

Plusieurs arrestations ont eu lieu. Des membres des services de sécurité ont interpellé à son bureau à Khartoum l'éditorialiste de renom Faisal Mohamed Salih, lauréat 2013 du prix Peter Mackler, du nom de l'ancien rédacteur en chef de l'AFP, qui récompense le courage et l'éthique dans le journalisme, selon ses proches. Mohamed Naji al-Assam, le porte-parole du groupe l'Association soudanaise des Professionnels, a été arrêté en soirée et emmené vers une destination inconnue. Plusieurs leaders de l'opposition, des militants et des journalistes ont été arrêtés par le tout-puissant Service national du renseignement et de la sécurité (NISS) depuis le début des protestations déclenchées par la hausse du prix du pain, passé mi-décembre d'une livre soudanaise (un centime d'euro) à trois.

Au moins 19 personnes ont été tuées depuis le début de la contestation, selon les autorités. Amnesty International a fait état de son côté de la mort de 37 manifestants et l'ONU a appelé à une enquête indépendante.

"Ces manifestations sont bien plus importantes que ce que nous avons observé ces dernières années", note Eric Reeves, spécialiste du Soudan à l'université de Harvard, cité par Libération. "Elles ne sont pas juste pour protester contre le prix du pain. Il n’y a pas d’argent dans les banques, pas d’essence dans les stations-service, rien. Il n’y a pas de transports publics, l’inflation est élevée, plus de 200%. Le prix des médicaments, par exemple, a augmenté de 50% ces derniers mois", confiait une manifestante à Radio France International.

"Ils visent au contraire un changement de régime, loin de l’emprise religieuse sur la politique"

Pour le journaliste Rachid Saïd, vivant à Paris et interviewé par Jeune Afrique, ces manifestations "sont différentes par leur ampleur. En 2013, les manifestations étaient concentrées à Khartoum et étaient surtout le fait des lycéens, des étudiants et des organisations de jeunesse. Là, les piliers du mouvement sont les associations de professionnels, qui 'remplacent' dans leur rôle classique les syndicats, tenus par le régime au Soudan."

Les revendications des manifestants mettent directement en cause le régime. "De nombreux jeunes cherchent à s’élever au-dessus des arrangements habituels entre partis et voudraient voir le mouvement actuel dépasser les compromis habituels, qui consistent à se contenter d’un changement de gouvernement. Ils visent au contraire un changement de régime, loin de l’emprise religieuse sur la politique", analyse le journaliste soudanais Tarek Cheikh pour le site Orient XXI.

Amputé des trois quarts de ses réserves de pétrole depuis l'indépendance du Soudan du Sud en 2011, le pays est confronté à une inflation de près de 70% par an et à une grave crise monétaire.