L'imbroglio soudanais

Nés de la partition du plus vaste pays d'Afrique, après deux décennies de guerre civile qui a fait plus de deux millions de morts, le Soudan et le Soudan du Sud sont indépendant depuis le 9 juillet 2011. Aujourd'hui, ils s'enfoncent dans un conflit où s'entremêlent, contentieux territoriaux et frontaliers, asphyxie économique et crise humanitaire.

Ouvriers sur le site pétrolier de Heglig objet du conflit entre Nord et Sud Soudan
Ouvriers sur le site pétrolier de Heglig objet du conflit entre Nord et Sud Soudan (AFP PHOTO / EBRAHIM HAMID)

Alors que les armées de Juba et de Khartoum s'affrontent depuis plusieurs mois sur des zones contestées, la zone frontalière pétrolifère de Heglig s'est retrouvée, à partir de fin mars, au cœur d'une escalade de violence entre les deux voisins. Les combats se sont aggravés quand l'armée sud-soudanaise a occupé, durant une dizaine de jours en avril, ce champ pétrolier jusque-là contrôlé par l'armée soudanaise.

Les combats à l'artillerie lourde se sont alors enchaînés dans la zone. Les bombardements aériens soudanais ont atteint des populations civiles jusqu'à plusieurs dizaines de kilomètres à l'intérieur du territoire sud-soudanais, notamment le raid sur Bentiu, au Soudan du Sud.


Carte de la zone de conflit entre le Soudan et le Soudan du Sud
Carte de la zone de conflit entre le Soudan et le Soudan du Sud (AFP)

La reprise de la région d'Heglig a permis au président soudanais Omar el-Béchir de célébrer, le 23 avril, la reconquête de la zone pétrolière disputée. «Pas de négociations avec ces gens», a promis M. Béchir à propos du gouvernement sud-soudanais, qu'il avait qualifié d'«insecte» une semaine auparavant. Omar el-Béchir est le premier chef d’Etat en exercice visé depuis 2009 par un mandat d’arrêt international de la Cour pénale internationale (CPI) pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis à l’encontre des habitants de la région soudanaise du Darfour (ouest).

Face à cette situation, et estimant que les frappes aériennes soudanaises signifiaient une déclaration de guerre de Khartoum contre son pays, le président sud-soudanais, Salva Kiir, a écourté le 25 avril une visite officielle à Pékin.
 

Euronews, 21 avril 2012


La question pétrolière
Avec le tracé de la nouvelle frontière, la question du partage des revenus pétroliers empoisonne les relations entre les deux Soudan depuis la partition. Le Sud dispose de la quasi-totalité des réserves mais dépend des infrastructures du Nord pour exporter son pétrole. Juba et Khartoum ne parviennent pas à s'entendre sur un partage de cette richesse, vitale pour les deux économies.

Le Soudan et le Soudan du Sud s'écharpent notamment sur les frais que Juba, sans débouché maritime, doit payer à Khartoum pour exporter son brut via les oléoducs du Nord et Port Soudan, la seule porte de sortie sur la mer.

De plus, le tracé exact de la frontière commune n'est pas encore défini et les deux pays s'accusent mutuellement d'alimenter une rébellion sur le sol de l'autre. Khartoum accuse régulièrement Juba de soutenir les mouvements rebelles opérant dans la région du Darfour, en proie à une guerre civile, ainsi que dans les Etats frontaliers du Nil Bleu et du Khordofan-Sud, ce que le Soudan du Sud dément.

Une Frontière commune au cœur de tensions persistantes
Selon un accord de paix signé en 2005, qui a ouvert la voie à l'indépendance du Soudan du Sud en juillet 2011, la frontière Nord-Sud est censée être telle qu'elle était au 1er janvier 1956, quand le Soudan s'est affranchi du colonisateur britannique, époque à laquelle le pays était déjà divisé en deux, entre Nord et le Sud  régis par des systèmes administratifs différents.

Mais les nombreuses cartes d'époque sont contradictoires. Conséquence: au moins un cinquième des 1.800 kilomètres de frontière commune sont aujourd'hui revendiqués par les deux pays.

En 2005, par exemple, Abyei, dotée d'un statut spécial par l'accord de paix, contenait encore Heglig. Une cour internationale d'arbitrage à La Haye en a réduit les contours en 2009, pour notamment en sortir Heglig, mais sans régler la question du rattachement d’Abyei au Nord ou au Sud. En mai 2011, l'armée soudanaise a fini par s'emparer d'Abyei, jusqu'alors contrôlée conjointement par des unités spéciales Nord-Sud, provoquant la fuite de dizaines de milliers de personnes vers des camps sud-soudanais.

Situation humanitaire préoccupante
Mi-avril 2012, le Bureau de l'ONU pour la coordination des Affaires humanitaires (Ocha) a averti que les réfugiés fuyaient toujours en masse les zones de conflit dans les Etats frontaliers. Les combats y aggravent une situation humanitaire déjà précaire, avertissent les agences humanitaires sur place.

Dans le camp de Yida - situé dans l'Etat sud-soudanais d'Unité, à environ 25 kilomètres de la frontière soudanaise - trop petit pour les 20.000 personnes qui s'y trouvent déjà, quelque 400 réfugiés arrivent tous les jours, contre en moyenne 50 jusqu'à début avril, selon l'International Rescue Committee (IRC).

Dans ce camp, les réfugiés fuient surtout les violences et la faim dans les montagnes du Nuba, situées dans l'Etat soudanais du Kordofan-Sud où, selon l'organisation humanitaire, l'aide est bloquée par l'armée soudanaise. Le gouverneur soudanais Ahmed Haroun, recherché par la CPI pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité au Darfour, a déclaré que la région n’a pas besoin du plan d’aide alimentaire international proposé par l’Union africaine, la Ligue arabe et les Nations Unies.

L'agence onusienne estime à plus de 140.000 les réfugiés des Etats du Nil Bleu et du Kordofan-Sud. Selon l’ONU et les Etats-Unis, ces deux Etats sont menacés par la famine si les autorités persisitent à refuser d’y laisser entrer l’aide humanitaire internationale.