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Taxe sur les réseaux sociaux: comment les Béninois ont fait plier la présidence

#TaxePasMesMo. C'est grâce à ce hashtag, lancé par l'Association des blogueurs du Bénin, que la société civile a réussi à faire annuler la taxe sur les réseaux sociaux. Elle avait été adoptée par un décret rendu public fin août 2018 et entré en vigueur le 19 septembre, avant d'être annulée trois jours plus tard. Retour sur une mobilisation 2.0.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
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Les logos des réseaux sociaux sur un téléphone portable  (Silas Stein / DPA)

«Pas de politique d'un pas en avant, deux en arrière. #TaxePasMesMo #RegardCitoyen #Team229 #wasexo». Ce post sur Facebook, accompagné d'une pétition et surtout du hashtag #TaxePasMesMo (pour un double emploi: «Taxe pas mes mots» et «Taxe pas mes mégaoctets»), est à l'origine d'un mouvement inédit sur le continent africain face à un dispositif, tout aussi nouveau: la taxation des réseaux sociaux. Contrairement aux Ougandais qui se tournent vers la justice pour demander l'annulation de ces mesures fiscales que leur gouvernement a été le premier à instaurer au monde, les Béninois ont ainsi réussi à faire reculer le pouvoir. 

Pas de politique d'un pas en avant, deux en arrière. #TaxePasMesMo #RegardCitoyen #Team229 #wasexo

Publiée par Joël Arsène Noumonvi sur Jeudi 30 août 2018

«Il y a eu un mouvement d'ensemble que l'on avait pas vu au Bénin depuis très très longtemps», estime Maurice Thantan, le président de l'Association des blogueurs du Bénin (AB-Bénin). Une mobilisation qui amène l'activiste à deux conclusions. «La première: les Béninois restent attachés à la démocratie et à la liberté d'expression. Aujourd'hui, pour eux, tout ce qui relève des nouveaux médias ou des médias sociaux constituent de vrais espaces de liberté. Par conséquent, toute tentative de restreindre leur accès revient à restreindre également la démocratie. Deuxièmement, les réseaux sociaux sont devenus un puissant outil d'expression de la volonté du peuple car le gouvernement a réagi à ce qui s'y disait».


Maurice Thantan, président de l'Association des blogueurs du Bénin (AB-Bénin) (Maurice Thantan)

Taxation toute !
Dans un décret daté du 25 juillet 2018, signé par le président Patrice Talon et rendu public fin août, le gouvernement béninois souhaitait imposer de nouvelles taxes sur l'utilisation des services Over The Top (OTT) tels que Facebook, WhatsApp ou encore Twitter. Les autorités béninoises voulaient ainsi prélever 5% sur le prix hors taxes de tous les services voix, SMS ou encore Internet. A cela devait s’ajouter 5 francs CFA, soit 0,0076 d’euros, par mégaoctet. 

Résultat : «A MTN, par exemple, l'offre "sans médias sociaux" a atteint en moyenne 1,08 euro pour un gigaoctet de données. Le même gigaoctet était facturé 11,43 euros, 10 fois plus cher, dans l'offre "avec les médias sociaux"», conclut Mylène Flicka, fondatrice du média digital Irawo Talents et l'une des porte-voix du  mouvement #TaxePasMesMo.


«Le gouvernement a justifié cette augmentation par le manque à gagner que constataient les opérateurs qui  sont en concurrence sur leur activité principale avec Messenger, WhatsApp et Viber, explique Mylène Flicka. Selon eux, cette concurrence (réduisait) le montant des redevances que l'État devrait encourir, poursuit-elle. Le ministre des Finances a également déclaré, dans une vidéo devenue virale, que cette taxe était destinée à ceux qui critiquent le gouvernement sur les réseaux sociaux et en font une utilisation "ludique".» 


Tous mobilisés
Les autorités béninoises déchantent très vite face à la mobilisation, intervenue dès l'annonce de l'existence du dispositif et qui devient de plus en plus massive grâce à la participation de tous les acteurs de la vie socio-économique du pays. Mylène Flicka se souvient de la veille de l'annonce de l'annulation de la taxe


«Ce vendredi-là (21 septembre 2018), Journée internationale de la paix, où nous postions tous et de partout nos photos assis dans la rue avec la pancarte #TaxePasMesMo; on apprend que le président Talon, qui devait se rendre aux Nations unies le dimanche, a convoqué une réunion de crise avec les opérateurs GSM et les ministres associés, se rappelle Mylène Flicka. Enfin un signe, tant attendu: le samedi 22 septembre 2018, la réunion a lieu. L'information commence à tourner : les taxes sont annulées. Une déclaration officielle est publiée à la fin de journée, en live sur Facebook et sur les antennes de la television nationale (...). La campagne #TaxePasMesMo est une victoire pour la jeunesse béninoise. Elle prouve non seulement son courage, mais aussi sa capacité à se mobiliser. Et bien sûr, le pouvoir des réseaux sociaux.»


L'activiste béninoise Mylène Flicka pose à Paris le 23 novembre 2016 (ALAIN JOCARD / AFP)
 
Pour Maurice Thantan, ce succès tient à plusieurs facteurs. «D’abord, la mesure excluait une grande partie de la population qui n'aurait plus été en mesure de payer son accès à Internet.» Beaucoup de Béninois se sont ralliés à la contestation. Encore plus, poursuit-il, «le jour où les taxes ont été appliquées (le 19 septembre 2018) car les gens ont réalisé l'ampleur de la mesure». Ensuite, les personnes qui ont porté la fronde contre ce décret étaient «crédibles et légitimes». «A l’instar de Mylène Flicka qui est une personnalité incontournable du monde virtuel au Bénin. Quand elle prend la parole et défend des causes, elle mobilise un grand nombre de personnes». 

Marie-Cécile Zinsou, historienne franco-béninoise à l'origine de la Fondation Zinsou, et plusieurs entrepreneurs se sont également activement impliqués, notamment ceux dont l’activité a un lien avec internet. Parmi eux, Senam Beheton, fondateur d’Etrilabs, «le seul incubateur de start-up» au Bénin. 

«Par ailleurs, ajoute Maurice Thantan, nous avons été soutenus par Amnesty International, Internet sans frontières ou encore Africtivistes (Ligue africaine des blogueurs et web activistes pour la démocratie). Des associations de la société civile se sont également organisées sur le plan local pour soutenir la démarche, de même que la communauté béninoise en ligne, notamment via le compte Twitter #229people

L'efficacité de la formulation du hashtag #TaxePasMesMo n'est pas non plus étrangère à la réussite de la mobilisation. «Au début du mouvement, beaucoup de hashtags avaient circulé, indique le président des blogueurs du Bénin. Mais dès que nous avons pu résumer l’un des arguments que nous avions utilisé pour dénoncer cette nouvelle taxe – à savoir le fait qu’elle allait restreindre la liberté d’expression – grâce un jeu de mots et une formule courte et précise, le hashtag s'est imposé.» 

Une victoire qui rime avec vigilance
Le succès de #TaxePasMesMo est le fait d'une mobilisation citoyenne mais il est incontestablement lié à l’impact économique d'une mesure qui, finalement, pénalisait aussi bien les opérateurs télécoms que les usagers. «Nous savons que pendant les trois jours où la taxe a été appliquée, les opérateurs ont vu leur chiffre d’affaires baisser, affirme Maurice Thantan. D’autant que les utilisateurs ont commencé à trouver des solutions de contournement, notamment le VPN (Réseau privé virtuel). Les utilisateurs de VPN ont ainsi opté pour les forfaits "sans réseaux sociaux", plus abordables, pour aller sur les réseaux sociaux.» 

L’exploit de la société civile béninoise a été salué par tous. En outre, l'Association des blogueurs béninois, qui avait pourtant demandé à rencontrer la ministre de l'Economie numérique dès le début du mouvement, a finalement obtenu gain de cause après que la décision a été annulée. «Elle nous a conviés à venir discuter avec elle. C'est la première fois depuis plus de deux ans, depuis l'arrivée du nouveau gouvernement, donc, que l'on arrive à le faire plier sur un sujet alors qu'il a pris de nombreuses décisions impopulaires», constate Maurice Thantan. «Même si c'est temporaire et que d'autres éléments ont pesé dans la balance, en plus de la mobilisation, nous avons le mérite de l'avoir fait».

Toutefois, «il ne faut pas encore crier victoire» car «le gouvernement béninois n’a pas encore dit son dernier mot». Il chercherait encore «un moyen d’augmenter le coût de l’Internet». Un seul leitmotiv vaut aujourd'hui pour Maurice Thantan: «vigilance». 




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