Tawergha, la ville fantôme de Libye interdite à ses habitants

C’est une communauté dont on parle peu. Celle des Tawerghas, originaires de la ville éponyme, au sud de Misrata en Libye. Leur sort est lié à la révolution libyenne et à la chute du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011. Soupçonnés d’avoir été du côté du pouvoir pendant la révolte, ils ont été bannis par les vainqueurs, et chassés de leur ville.

8 février 2018 : des femmes préparent le repas dans un camp de réfugiés, à 20 km de Tawergha, leur ville d\'origine.
8 février 2018 : des femmes préparent le repas dans un camp de réfugiés, à 20 km de Tawergha, leur ville d'origine. (MAHMUD TURKIA / AFP)

Depuis cette date, 35 à 40 000 personnes errent à travers le pays, vivant de la solidarité internationale dans des camps érigés par les ONG. Evidemment, ils vivent dans le plus complet dénuement, que ce soit en termes de santé, d’hébergement ou d’alimentation. Mais au moins peuvent-ils recevoir les premiers soins. Récemment, Première urgence internationale a organisé "une distribution de kits d’hygiène dans des camps où les conditions de vie sont particulièrement difficiles", explique l’ONG dans le cadre de la mission d’appui des Nations unies à la Libye.

Avant le 11 août 2011, Tawergha était une oasis resplendissante. Depuis ce jour, c’est une ville fantôme, depuis qu’elle est tombée aux mains des milices de Misrata, la deuxième ville du pays, fer de lance de la révolution. Les Misratis détestent les habitants de Tawergha. Ils les accusent de tous les crimes : vols, enlèvements, viols... la liste est longue. La ville était la base des troupes de Kadhafi pour attaquer Misrata. 

A moins que ce ne soit la couleur de leur peau qui dérange. Les Tawerghas sont noirs, descendants des esclaves amenés au XVIIIe siècle.

Du temps de sa splendeur, Tawergha était une palmeraie réputée. La guerre l\'a ravagée.
Du temps de sa splendeur, Tawergha était une palmeraie réputée. La guerre l'a ravagée. (MAHMUD TURKIA / AFP)

Ont-ils été les exécuteurs des basses œuvres de Kadhafi ? Nul ne le sait vraiment et aucune enquête n’a été menée dans ce pays où le pouvoir central n’existe plus. Toujours est-il que les Tawerghas ont été ou tués ou chassés de leur ville, avec interdiction d’y revenir.

Certains pensaient qu’avec les années tout cela se calmerait. Mais la réconciliation nationale a pris plus de temps que prévu. Aujourd’hui, du reste, y-a-t-il encore une Libye ? Début 2018, rapporte l’ONG Première urgence internationale, des habitants ont voulu rentrer chez eux. Et malgré un accord datant de 2015, des groupes armés se sont interposés et ont refoulé les familles. Elles sont retournées vivre dans des camps ou dans des bâtiments désaffectés.

Il y a beaucoup de racisme parce que nous sommes noirsHaithem Saleh Mashry Nasr, réfugiéà ABC.net

"C’est pour ça que le gouvernement nous laisse tomber", précise l'homme. Et force est de constater, que ni le gouvernement, ni l’ONU n’ont accompagné le retour de ces habitants. Mi-août 2018, les miliciens ont cette fois attaqué un camp informel dans un quartier de la capitale Tripoli. Là encore, ils ont obligé la population à quitter les lieux. Cela faisait suite à trois nuits de raids contre les habitants. 94 résidents ont été arbitrairement arrêtés.

Pour rajouter à leur malheur, les Tawerghas ne sont pas les seuls dans les camps. Il y aurait 192 000 personnes déplacées en Libye. Il faut rajouter aussi 372 700 habitants, qui sont revenus au pays après avoir fui la guerre et dont beaucoup n’ont pas retrouvé leur condition de vie d’antan. C’est à Benghazi qu’on trouve la présence la plus importante de déplacés et de retournés : plus de 200 000, dont 5000 vivent dans des conditions précaires. Ils s’installent dans des camps informels, dans des cabanes faites de bric et de broc.