"Tous tes enfants dispersés", le roman de Beata Umubyeyi Mairesse, a "la couleur de la nostalgie, bleu mauve comme le crépuscule sur Butare".

La romancière franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse est lauréate du Prix des cinq continents 2020 de la francophonie pour son roman "Tous tes enfants dispersés". Elle répond à Franceinfo Afrique. 

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Prix des cinq continents de la francophonie 2020 attribué à Beata Umubyeyi Mairesse pour son livre « Tous tes enfants dispersés » (Editions Autrement)  (JOEL SAGET / AFP)

Le roman de Beata Umubyeyi Mairesse porte les voix de trois générations dans la mémoire du drame rwandais. Un roman sublimé par la beauté et l’étrangeté de la langue maternelle, le kinyarwanda. Une écriture d’une grande émotion contenue pour dire le métissage, l'exil et la transmission.

L’identité c’est d’abord la langue, chez vous elle est bilingue, on le voit dans votre écriture nourrie par la flamboyance de la langue maternelle. Si le français est analytique, la langue japonaise photographique, que peut-on dire de la langue kinyarwanda ?

C’est une langue très métaphorique, truffée de proverbes savoureux qui savent dire tout un monde en quelques mots. C'est une langue magnifique que j'ai dû prétendre ne pas parler durant le génocide afin de pouvoir survivre (pour faire croire aux tueurs que j'étais une vraie Française). Dans cette langue, il y en a autant dans ce qui est dit, que dans ce qui est tu. Et faire entendre les silences était aussi un réel enjeu pour moi.

Le kinyarwanda est ma langue maternelle, j’y suis extrêmement attachée. Cette langue a produit une poésie orale ancienne et raffinée. C’est celle dans laquelle j’ai commencé à nommer le monde. Mais très vite, avec mon entrée à l’école internationale belge de Butare, je suis passée à un enseignement exclusivement en français ; c’est la langue dans laquelle j’ai appris à lire et écrire. Les livres qui m’ont fait pénétrer dans le monde de la littérature étaient en français. Pour moi le kinyarwanda est alors devenu la langue de l’oral, du quotidien de la vie familiale, tandis que le français était celle de l’écrit et des études. Je suis donc le fruit, en empruntant cette belle formule à Patrick Chamoiseau, d'une "oraliture" qui mêle ces deux mondes et qui fait la spécificité de ma langue propre, ma langue d'écrivaine.

Votre roman dit les racines "perdues", l’exil, l’identité, la mémoire et la transmission, avec pour trame de fond le génocide des Tutsis du Rwanda, mais votre témoignage reste bref et métaphorique, comme s’il était encore indicible ?

Certes ce sont des histoires terribles et douloureuses à rapporter, mais les mots peuvent tout raconter, la preuve : les nombreux témoignages publiés par des survivant-e-s. Ce n’est pas tant que c’est indicible, mais que c’est surtout impossible à entendre. Quand je suis arrivée en France, j’ai réalisé, que malgré toute la gentillesse et l’hospitalité que les gens me montraient, rares étaient ceux désireux d’entendre ce que j’avais à raconter ; alors j’ai décidé de me taire…. Au bout de quinze ans je me suis mise à écrire, mais en faisant le choix de la littérature. Je voulais trouver une façon d’être enfin entendue. L’art de la fiction permettait une mise à distance rassurante. J’ai aussi décidé de parler non pas des 100 jours du génocide des Tutsi, mais de l’avant et de l’après, sans rien euphémiser, en faisant un pas de côté. Raconter les conséquences de cet événement dans nos vies d’adolescent-e-s devenus-es trop vite adultes, nos vies de femmes devenues mères, confrontées à la question abyssale de la transmission à nos enfants. Mais raconter cela à travers des "histoires intimes" du quotidien, des contes (les nouvelles) ou un roman universel auxquels le lectorat du monde entier puisse s’identifier. Il s’agissait pour moi de prendre les gens (frères humains, sœurs humaines) par la main, doucement, sans leur faire peur et de les amener néanmoins jusqu’au bord du gouffre de nos existences.

Le Prix des cinq continents de la francophonie 2020 a été attribué à Beata Umubyeyi Mairesse pour son livre "Tous tes enfants dispersés".  ((Editions Autrement))

Dans votre roman, vos personnages choisissent leur prénom ?

Mes personnages choisissent leur prénom, pour se libérer du déterminisme qui les enferme. C'est aussi un roman sur les différentes assignations ou injonctions qui peuvent être imposées par un système sociétal, qu’il soit d’hier ou d'aujourd’hui, patriarcal, postcolonial ou raciste. Blanche est une femme et une mère résistante qui reprend son histoire en main et, ce faisant, montre la voie à son fils métis en lui laissant la liberté de ne pas choisir entre les 2 mondes, mais de les porter tous deux avec légèreté et une richesse assumée.

Comment continuer à vivre dans les mêmes maisons, quand on croise quotidiennement ses bourreaux ?

C'est tout le courage (inouï) des survivantes et survivants aujourd'hui, le sacrifice qu'ils et elles ont accepté de faire pour que la paix revienne sur leur pays. Tant de choses terribles se sont passées dans ce pays, l'humanité s'est dévoyée dans une proportion telle que, pour certains et certaines, rester debout, se saluer, être encore capable de croire aux capacités communicatives d'une accolade relève d'un miracle.

C’est important pour vous ce prix des cinq continents qui célèbre la diversité de la langue française ?

C'est un très beau prix, par ce qu'il porte de sens, d'une langue qui peut aujourd'hui réunir et permettre de partager des univers, des destins, des projets. D'être ensemble. Ma gratitude est grande envers les membres du jury, écrivains et écrivaines magnifiques que je lis et admire depuis longtemps.

Se souvenir et transmettre (disait Primo Lévi), mais lui avait adopté dans "Si c’est un homme", une écriture blanche, presque sociologique, alors que vous au contraire, la luxuriance des mots et des paysages et la retenue des sentiments.

Dans mes premiers textes publiés (Ejo, suivi de Lézardes et autres nouvelles), j'ai réfléchi effectivement à cette question de la langue appropriée pour dire cette expérience ignoble. Je pensais notamment alors à la langue atone d'Imre Kertész dans "Être sans destin", un livre qui m'avait été offert par une amie survivante rwandaise et qui m'avait beaucoup touchée, un auteur dont l’œuvre m'accompagne depuis. Ainsi dans mes nouvelles je savais que je ne pourrais me permettre la moindre "flamboyance" étant donné le sujet, qu'il fallait tenter de "réinventer nos langues" pour dire l'avant et l'après génocide pour les survivant-e-s (Ejo en kinyarwanda signifie à la fois "hier" et "demain"). Puis j'ai écrit un recueil de poèmes en prose et j'ai goûté aux mots d'une façon nouvelle, dans une langue qui chante enfin et s'ouvre à une autre histoire, à une possible résurrection des mots. Le roman, écrit dans la foulée, porte cette musique particulière, sans doute me le suis-je autorisé parce que justement je m'étais éloignée de l’œil du cyclone en écrivant une histoire de métissage et de transmission au petit-fils né "de l'autre côté du désastre".

Mais de quelle couleur sont les fleurs de jacarandas, ces arbres qui reviennent tout au long de votre roman ?

La couleur de la nostalgie, bleu mauve comme le crépuscule sur Butare.

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