Génocide rwandais : "La faillite de la politique française a contribué aux conditions d'un génocide"

Le président de la commission sur le génocide rwandais Vincent Duclert estime que la France a une "responsabilité indéniable" dans le massacre des Tutsis par les Hutus.

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Radio France
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Un soldat français observe l'entraînement de recrues de l'armée du gouvernement Hutu, le 26 juin 1994 à Gisenyi (Rwanda). (PASCAL GUYOT / AFP)

"La faillite de la politique française au Rwanda a effectivement contribué aux conditions d'un génocide", a estimé le président de la commission sur le génocide rwandais Vincent Duclert vendredi 26 mars sur franceinfo. Le groupe de chercheurs réunis par Emmanuel Macron pour étudier le rôle de la France dans le génocide rwandais a rendu son rapport ce vendredi au président de la République, il conclut à une "responsabilité de la France indéniable" dans le massacre des Tutsis.

franceinfo. Votre mission consistait à consulter l'ensemble des fonds d'archives français relatifs à ce génocide rwandais, pour contribuer à une meilleure compréhension et connaissance de ce génocide. Votre conclusion, c'est que la responsabilité de français est indéniable ?

Vincent Duclert. La responsabilité de la France est indéniable, d’abord dans la politique qu'elle mène au Rwanda de 1990 à 1993. Il faut souligner que lors de la phase paroxystique du génocide, le 7 avril, la France n'est pas présente militairement au Rwanda. Nous nous sommes d'abord penchés, c’était le mandat du président de la République, sur la période 90-93. C'est très important parce qu'à cette période, il existe un espoir d'apporter au Rwanda la démocratie et la paix. C'est ce que François Mitterrand souhaite avec le sommet de La Baule. Mais dans les faits, ce que nous avons vu grâce aux archives et en travaillant comme des chercheurs, c’est qu’au fond c'est une politique d'alignement sur le régime Habyarimana, enserré par les extrémistes Hutus, qui va se radicaliser. La France rejette tout dialogue avec les Tutsis exilés en Ouganda ainsi que toute l'opposition Hutu et le Front patriotique rwandais et donc sa politique avive les tensions inter-ethniques et, d'une certaine manière, renforce les possibilités du génocide. Mais elle n'a en aucun cas la complicité intentionnelle de l'entreprise génocidaire. Aucun des documents ne le montre. Désormais, il faut poser les responsabilités internationales : si l'on considère la France complice du génocide, ça veut dire aussi qu’une grande partie de la communauté internationale, qui avait les moyens de voir, qui avait les moyens d'agir, ne l'a pas fait. Je crois qu'il faut vraiment poser la question de cette faillite de la politique française au Rwanda, qui a effectivement contribué aux conditions d'un génocide qui, à chaque moment, pouvait être arrêté.

Vous soulignez le rôle central dans cet aveuglement de François Mitterrand. C'est à l'Elysée, dans le bureau du président, que les décisions se prenaient sur ce sujet là ?

On a pu restaurer la chaîne de commandement et oui, François Mitterrand a décidé de cette politique. Et ceux qui l’ont appliquée, de manière parfois aveugle, l'ont fait avec une certaine violence sur le terrain. C'est un constat très dérangeant sur le fonctionnement de l'Etat républicain qui est réalisé dans l'étude. Oui, effectivement, François Mitterrand souhaitait cette politique. Il souhaitait absolument assurer la sécurité du président rwandais dont il était proche. Il y a eu des relations de président à président, c'est indéniable, plutôt que d'obliger Habyarimana à démocratiser, à cesser d'exercer sa politique raciste. Au fond, cette politique a poussé Habyarimana chez les extrémistes et François Mitterrand a endossé cette responsabilité, il faut bien le dire.

Il y a, rappelons-le, un espace temps qui est extrêmement resserré lorsque le génocide débute. Tout cela se passant en quelques semaines. Vous dites que la France n'est pas complice à ce moment-là, n'est pas présente militairement. Combien de temps la France reste-t-elle aveugle à ce qu'il se passe au Rwanda ?

Nous avons essayé d’être très précis sur la documentation et de repérer des éléments. Le 16 mai puis quelques jours plus tard, Alain Juppé et ensuite Lucette Michaux-Chevry, qui est alors ministre déléguée auprès du ministre des Affaires étrangères, reconnaissent le génocide des Tutsis. C'est très important. On voit donc que la France, qui ne concède effectivement rien au FPR, est en train dans le même temps de lutter contre le génocide et d’essayer d’empêcher que tous les Tutsis rwandais ne soient exterminés. Au vu de certaines représailles que commet le FPR, on rebascule vers l'idée du massacre inter-ethnique, c'est-à-dire que certes, les Hutus massacrent des Tutsis, mais les Tutsis du FPR massacrent les Hutus. C'est une régression terrible qu'il faut souligner. La conclusion, c'est quand même le discours de Biarritz François Mitterrand qui dit "nous ne sommes pas responsables quand les chefs de tribu règlent leurs comptes à coups de machettes". Dans cette affaire du Rwanda, il y a eu énormément d'occasions manquées. La France aurait pu lutter contre les préparatifs d'un génocide, elle n'a rien vu et est restée dans une focalisation qu'on pourrait qualifier de néo-coloniale.

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