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Zimbabwe : des élections à l’ombre de Mugabe…

L’ONU a dénoncé le 24 juillet 2018 des «menaces de violences» contre des électeurs avant les scrutins présidentiel et législatifs du 30 juillet au Zimbabwe. Emmerson Mnangagwa, successeur de Robert Mugabe, a promis un scrutin «libre, transparent et honnête». De fait, la campagne électorale semble sereine. Mais le sombre héritage de Mugabe demeure…
Article rédigé par Laurent Ribadeau Dumas
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 4 min
Affiche de la campagne de 2008 photographiée en novembre 2017 sur un immeuble dégradé de Harare, capitale du Zimbabwe. (AP/SIPA)

«Nous restons inquiets du nombre croissant d'informations reçues, en particulier dans les zones rurales, concernant les intimidations d'électeurs, des menaces de violence, de harcèlement et de coercition, notamment de la part de personnes contraintes d'assister à des meetings politiques», a indiqué le Haut-commissariat de l'ONU aux droits de l'Homme.

Malgré l'amélioration générale du climat politique, les tentatives d'intimidation ou de pressions en faveur de la Zanu-PF, parti (au pouvoir) longtemps dirigé par Robert Mugabe, n'ont pas disparu, relèvent les ONG. L'une d'elles, Nous le peuple du Zimbabwe (WTPZ), citée par l’AFP, affirme avoir recensé 249 cas de menaces en juin dans le pays.

De son côté, un responsable des 140 observateurs de 28 pays, cité par le New York Times,  évoque «des rapports faisant état d’une présence militaire dans des zones rurales du Zimbabwe (appartenant) à des parties prenantes différentes (sic)». Sans plus de précision. Un porte-parole de l’armée a répliqué que les militaires ne jouaient «pas de rôle direct» dans les élections et n’aidaient pas le parti au pouvoir.
 
Une campagne électorale sereine malgré un héritage pesant…
«Mugabe est parti, mais son héritage hante l’élection», observe le New York Times. Un héritage de violence. Lien de cause à effet? Une tentative d’attentat à la grenade a manqué de peu en juin Emmerson Mnangagwa lors d’une réunion électorale à Bulawayo (sud). Une tentative, qui a tué deux de ses collaborateurs et fait plusieurs blessés. Elle a été attribuée à une faction de son propre parti…

Pour autant, d’une manière générale, la campagne semble avoir été relativement sereine. Et sans incident majeur.

Meeting du mouvement d'opposition MDC à Harare le 21 janvier 2018  (REUTERS/Philimon Bulawayo)

Le Haut commissariat a ainsi salué «l'élargissement de l'espace démocratique au Zimbabwe», notamment la tenue à Harare, la capitale, de manifestations pacifiques et de meetings politiques. De fait, les réunions électorales du Mouvement pour un changement démocratique (MDC), parti d’opposition, ont attiré des foules sans précédent, rapporte l’AFP. Même dans les bastions ruraux traditionnels de la Zanu-PF.

Sous le long règne de Robert Mugabe (1980-2017), fraudes, intimidations et violences électorales étaient la règle. Les nervis du président n'hésitaient pas à rosser, torturer, voire supprimer les partisans de l'opposition pour lui assurer la victoire. En 2008, ces brutalités ont atteint un tel niveau qu'elles ont convaincu le chef du MDC, Morgan Tsvangirai, de renoncer au second tour de la présidentielle. Il était pourtant arrivé en tête au premier.

Emmerson Mnangagwa, «un passé d’exécuteur des basses œuvres de Mugabe»
Conséquence: aujourd’hui, l’opposition, victime des coups de force et des tricheries sous l’ère Mugabe, divisée et affaiblie après la mort de Morgan Tsvangirai, reste très méfiante.
Il faut dire qu’Emmerson Mnangagwa, 75 ans, était l’ancien vice-président de Robert Mugabe et son dauphin désigné. «Considéré comme l’un des hommes les plus riches du pays» (Jeune Afrique), il a «un passé d’exécuteur des basses œuvres répressives de l’ancien régime», précise l’AFP.

De plus, selon des vétérans de la guerre d’indépendance, cités par le New York Times, les deux hommes ont conservé l’Etat policier répressif hérité de la période où la minorité blanche était au pouvoir entre 1965 et 1979.

Génétique
De son côté, le responsable régional de Human Rights Watch (HRW) Dewa Mavhinga doute de la conversion des chefs locaux du parti au pouvoir aux consignes de modération de leur état-major. «Mnangagwa prêche la paix pour profiter de la légitimité du scrutin mais ceux qui sont au bas de la hiérarchie de la Zanu-PF sont fébriles. Le recours à la violence reste inscrit dans leurs gènes», s'inquiète-t-il.

Dans le même temps, les habitudes autoritaires et répressives, et la peur qui en découle, n’ont pas disparu du jour au lendemain. Exemple: le gouvernement a introduit un système de vote biométrique, qui relève les empreintes digitales et scanne les visages, rapporte le New York Times. Un système qui «intimide les villageois», selon une militante des droits de l’Homme citée par le quotidien américain. On leur dit que c’est «en réalité un outil de surveillance qui nuira à ceux qui votent contre le parti au pouvoir».

Le président Emmerson Mnangagwa s'adresse à ses partisans lors d'un meeting de son parti, le Zanu-PF, à Harare le 24 juillet 2018. ( REUTERS/Philimon Bulawayo)

Et après ?
La méfiance est donc loin d’être levée. Pour autant, on trouve aussi des citoyens heureux de la nouvelle donne politique. «Je pense que le départ de Mugabe a promu une nouvelle culture dans le pays», se félicite devant un journaliste de l’AFP Handsome Madziva, 53 ans, paysan qui habite un village dans le nord-est du pays.
                                                 
«C'est une bonne année, les gens sont libres de dire ce qu'ils pensent», déclare Rabina Madziva, au chômage. «Tout le monde est libre de faire campagne pour qui il veut», se réjouit Patrick Makondé, un électeur de 59 ans qui a participé à tous les scrutins organisés depuis l'indépendance de son pays en 1980. Mais «avec la politique, on ne sait jamais ce qui peut se passer après le vote», ajoute Michelle, une mère de famille.

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