Le Sahel en passe de devenir «un champ de bataille permanent»

On y retrouve côte à côte des soldats français, italiens, allemands, américains, des Casques bleus de l’ONU par milliers et des contingents africains. On ne compte plus les multiples opérations menées contre l’insurrection djihadiste dans le Sahel. Une surenchère militaire loin de rassurer certains observateurs locaux qui redoutent une guerre sans fin dans cette région ouest-africaine en crise.


L’agence IRIN a fait le compte: «Une dizaine de nuances kaki» s’entrecroisent dans les opérations anti-djihadistes au Sahel. Les Français et les Américains y ont été récemment rejoints par des troupes italiennes et allemandes et par une nouvelle coalition régionale africaine qui compte 5000 soldats originaires des Etats du G5-Sahel.

Pour la France, l’année 2018 marque la sixième année d’opérations militaires dans le Sahel. Elles ont permis d’éliminer des dizaines de djihadistes et de détruire des tonnes d’armes. Mais elles n’ont pas réussi à empêcher les groupes extrémistes de réapparaître et de mener des attaques dans le centre du Mali, au Burkina Faso ou au Niger.

«Des puissances qui font la guerre...loin de leur sol»
Dans une tribune publiée par Wathi, un think tank citoyen en Afrique de l’Ouest, l’économiste et analyste politique béninois Gilles Yabi se demande si la région ouest-africaine ne risque pas de devenir «un champ de bataille permanent». Il s’interroge sur les implications militaires toujours plus visibles et bruyantes des puissances mondiales «qui ont rarement mis fin durablement aux conflits» qu’elles promettaient de résoudre par la force.

«Des puissances qui savent, elles, protéger leurs citoyens et électeurs en faisant la guerre le plus loin possible de leur sol», constate Gilles Yabi.

En Afrique de l’Ouest, et particulièrement au Mali, l’enthousiasme suscité par les opérations françaises Serval puis Barkhane s’est évanoui. «Malgré les troupes, les avions et les drones français et américains, les groupes armés se sont multipliés et ont considérablement élargi leur zone de nuisance» observe-t-il.


Une guerre dévastatrice mais «pas catastrophique pour tout le monde»
Comme l’indique l’agence IRIN, l’époque où l’ancien président français, François «Papa» Hollande, était accueilli chaleureusement de Bamako à Tombouctou est révolue depuis longtemps. Une partie de l’opinion malienne n’hésite pas à reprocher à l’ancienne puissance coloniale d’être présente dans le pays pour défendre ses propres intérêts. Et les Maliens ne sont pas les seuls à le dire. Ce constat est aussi celui de l’altermondialiste nigérien Moussa Tchangari dont le pays se trouve aussi au cœur de la crise au Sahel.

Dans une étude fouillée intitulée Sahel, aux origines de la crise sécuritaire, Il décrit une guerre dévastatrice qui n’est pas une catastrophe pour tout le monde.

«Ce déferlement de violence, dont beaucoup peinent à saisir la finalité, n’est certainement pas le signe d’une folie. Il s’inscrit dans un vaste projet dont seuls semblent connaître le but ultime ceux qui ont les moyens de l’arrêter et qui ne le font pas. Cette guerre est une aubaine, d’abord pour les grandes puissances occidentales, en premier lieu la France, qui semblent en tirer avantage pour leur influence», pointe Moussa Tchangari.

Et de s’interroger sur le tabou bien ancré tant au Niger qu’au Mali sur l’option d’un dialogue politique avec les groupes armés se réclamant de la mouvance djihadiste. Ceux-là même qui servent de justification à la présence militaire extérieure.

«Personne n’ose apparemment envisager la perspective d’une ouverture du champ politique aux partisans de l’islamisme politique», observe-t-il.

«La guerre de l’ombre» menée par les Etats Unis
Si la France est en première ligne dans cette crise, il aura fallu que quatre soldats des forces spéciales américaines meurent au Niger, le 4 octobre 2017, pour faire la lumière sur la «guerre de l’ombre» menée par les Etats-Unis au Sahel.

Depuis une quinzaine d’années, des instructeurs américains dans la lutte anti-terroriste sillonnent la région pour offrir leurs services aux forces locales confrontées à la menace. Le Niger accueille pas moins de 800 soldats américains et une base de drones à Agadez que les Etats-Unis peuvent armer à tout moment.

Les observateurs locaux craignent une nouvelle méthode de guerre déjà utilisée en Afghanistan, au Pakistan, en Somalie et au Yémen. Une méthode qui a eu des conséquences fatales et provoqué de nombreux accidents.

«C’est justement ce qu’on aimerait ne jamais voir en Afrique de l’Ouest: des bombes très puissantes qui, malgré leur redoutable précision, font des dizaines de victimes collatérales et qui offrent aux groupes armés djihadistes anti-occidentaux, des centaines de nouveaux candidats au recrutement», a averti Gilles Yabi, du groupe de réflexion Wathi.

Et ce ne sont pas les candidats au recrutement qui manquent au sein de la jeunesse de cette région, confirme Moussa Tchangari. Il évoque une jeunesse sahélienne, urbaine et rurale, animée par un sentiment d’abandon et d’injustice. Des jeunes convaincus qu’aucun changement significatif ne peut se réaliser de manière pacifique.


«Les agendas des groupes armés encore plus obscurs»
Dans ce contexte inquiétant, l’analyste politique Gilles Yabi constate qu’aucune capitale ouest-africaine n’est plus à l’abri et que les agendas des groupes armés sont encore plus obscurs.

«La priorité existentielle pour les hauts responsables politiques et militaires de la région doit être d’éviter de créer à moyen terme, les conditions d’une guerre ouverte, mettant en œuvre des moyens militaires considérables», plaide-t-il et pour des intérêts qui ne sont peut-être pas principalement ceux des sociétés ouest-africaines.