Niger, Burkina Faso, Guinée, Mali... Va-t-on vers une alliance des putschistes en Afrique de l'Ouest ?

Article rédigé par Marion Bothorel
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Des partisans des putschistes manifestent à Niamey, le 3 août 2023. (AFP)
Depuis le coup d'Etat au Niger, les dirigeants burkinabé, malien et guinéen, eux-mêmes issus de putschs, affichent leur soutien aux militaires nigériens au pouvoir et s'opposent aux menaces de la Cédéao.

Une intervention militaire au Niger serait pour elles une "déclaration de guerre". Les juntes malienne et burkinabée font front commun pour défendre celle tout juste arrivée au pouvoir à Niamey. Dans leur communiqué publié lundi 31 juillet, les gouvernements de transition du Burkina Faso et du Mali se sont opposés conjointement à l'ultimatum décrété par la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao). Les pays membres de cette organisation ont en effet menacé les putschistes nigériens d'un "recours à la force" si le président démocratiquement élu Mohamed Bazoum ne revient pas au pouvoir d'ici au 7 août. Egalement dirigée par une junte militaire, la Guinée a emboîté le pas au Mali et au Burkina Faso, qu'elle qualifie de "peuples frères", en diffusant un communiqué aux termes similaires le 1er août. Les putschistes désormais au pouvoir dans ces quatre pays africains sont-ils en passe de sceller une alliance ? Eléments de réponse.

Ce n'est pas la première fois que le Burkina Faso, la Guinée et le Mali affichent leur entente

Les putschistes burkinabés, maliens et guinéens n'ont pas attendu les événements au Niger pour opérer un rapprochement. En février, les ministres des Affaires étrangères de ces trois pays s'étaient réunis à Ouagadougou (Burkina Faso). En amont de la réunion, le Premier ministre burkinabé était allé jusqu'à évoquer la constitution d'une "fédération" entre ces trois pays, rapporte RFI. La proposition est restée lettre morte mais la rencontre tripartite avait posé les bases d'une nouvelle alliance, sans toutefois en utiliser le terme. Dans leur communiqué commun diffusé le 9 février, les juntes au pouvoir évoquent ainsi un "axe Bamako-Conakry-Ougadougou" consistant en une mutualisation de leurs moyens afin de relever les défis économiques, sécuritaires et humanitaires que traversent ces trois pays. Une voie chemin de fer reliant les trois capitales est notamment à l'étude. Les participants ont aussi souhaité "traduire en acte concret la vision commune" qu'ils partagent.

Ce front uni semble s'inscrire dans une suite logique, tant ces pays partagent une situation commune. Que ce soit au Mali en 2020, en Guinée en 2021 ou au Burkina Faso l'an dernier, des coups d'Etat similaires ont été orchestrés par des militaires issus de différents niveaux hiérarchiques. "Depuis 2020, on peut parler d'un coup d'Etat nouvelle génération qui se répète", analyse Francis Laloupo, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la géopolitique africaine. Ces putschistes prennent le pouvoir et œuvrent ensuite à "le consolider en mobilisant largement dans les rues" des grandes villes, avant que d'autres "officiers se rallient en voyant que personne n'est parvenu à les déloger", développe le journaliste Wassim Nasr.

Le Burkina Faso, le Mali et la Guinée ont aussi en commun d'être en période de transition. C'est pour cette raison que, tout en restant officiellement membres, ces trois pays sont suspendus de la Cédéao ainsi que de l'Union africaine. Leur rencontre tripartite de février se tenait d'ailleurs en amont d'une nouvelle réunion de l'Union africaine où leurs émissaires ont plaidé leur réintégration dans ces deux instances ainsi que pour la levée des sanctions à leur encontre. En vain : les instances africaines les appellent à revenir à l'ordre constitutionnel, c'est-à-dire avec des dirigeants élus. 

Le Niger partage une dynamique identique à tous ces pays 

Au Niger, "c'est donc la même dynamique" qui est à l'œuvre en ce moment que celle observée ces dernières années dans ces trois autres pays d'Afrique de l'Ouest, note Wassim Nasr. "La bascule s'est faite plus rapidement" à Niamey, observe-t-il. Quelques jours après le coup d'Etat au Niger, "une alliance régionale des juntes" se réalise, estime de son côté Francis Laloupo.

Alors qu'en février elles rappelaient encore leur attachement aux objectifs de la Cédéao, les juntes au pouvoir au Mali et au Burkina Faso ont déclaré mardi qu'elles considéreraient la menace d'intervention militaire au Niger comme une "déclaration de guerre" à leur encontre. Plus mesurés, les militaires au pouvoir en Guinée ont "enjoint la Cédéao à reconsidérer" son ultimatum. Mais Conakry a tout de même exprimé "son désaccord concernant les sanctions préconisées par la Cédéao, y compris une intervention militaire" et "a décidé de ne pas appliquer ces sanctions", jugées "illégitimes et inhumaines".

D'après Francis Laloupo, les juntes adoptent aussi "un logiciel de rupture avec l'ancienne puissance coloniale, avec l'Occident, tout en opérant un rapprochement avec la Russie". Après le Mali et le Burkina Faso ces derniers mois, les putschistes nigériens semblent eux aussi vouloir le départ des forces françaises présentes dans le pays. Dans la nuit de mercredi à jeudi, ils ont révoqué les accords militaires en vigueur avec la France et mis fin notamment aux fonctions de l'ambassadeur du Niger à Paris. Dans les rues de Niamey, l'ex-puissance coloniale a aussi été prise pour cible par des manifestants.

Mais leur alliance du moment s'annonce incertaine 

Au-delà de la situation actuelle au Niger, un tel rapprochement peut-il se concrétiser et durer, alors que ces juntes ont déjà des difficultés à diriger leur pays ? "Surfer sur le sentiment antifrançais et vouloir se rapprocher de la Russie sont les seules mesures de leur programme", affirme le journaliste Wassim Nasr. Selon lui, la possibilité d'une alliance militaire face à la Cédéao est pour l'instant limitée à "de la communication car chacune de ces juntes contrôle à peine 50% de leur territoire".

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont notamment en proie aux groupes jihadistes dans le Sahel. L'arrivée au pouvoir des putschistes risque d'accroître l'instabilité déjà notable dans la région. "Les groupes armés non étatiques, jihadistes et terroristes, sont dans une logique d'expansion", observe Francis Laloupo. D'autant que ces groupes font face à "une carence de riposte militaire" qui risque de s'aggraver si les contingents militaires étrangers quittent la zone.

"Si une partie du Niger n'est plus tenue, les groupes jihadistes vont évidemment en profiter : l'Etat islamique et Al-Qaïda se font la guerre pour prendre le contrôle."

Wassim Nasr, journaliste

à franceinfo

Enfin, cette alliance entre le Mali, le Burkina Faso, la Guinée et le Niger doit faire face à l'opposition inédite de la dizaine d'autres pays membres de la Cédéao. Après avoir jusqu'à présent accordé des périodes de transition aux juntes, l'organisation a durci le ton, en mettant cette intervention militaire au Niger sur la table. Il faut y voir la volonté de la présidence actuelle de la Cédéao : le Nigéria. Son chef d'Etat, Bola Tinubu, se montre particulièrement "intransigeant envers la défense de la démocratie et contre les coups d'Etat militaire", analyse Francis Laloupo.

Le "paquet de sanctions" décrété contre la junte est selon lui "inédit" : le Nigeria a par exemple cessé son approvisionnement en électricité, dont dépend à 70% son voisin, et la Banque mondiale, dont les aides s'élevaient à près d'1,5 milliard d'euros au Niger l'an passé, a également annoncé mercredi suspendre "toutes ses opérations et jusqu'à nouvel ordre" dans le pays. "C'est un signal important pour montrer qu'il y a un risque de contagion désormais très fort dans la région", expose Francis Laloupo. Même la Russie, soutien recherché par les putschistes, les a enjoints "au dialogue" face à la "dégradation" du contexte. Déjà visés par des sanctions économiques, les nouveaux alliés régionaux du Niger ne semblent pas en position de venir en aide aux putschistes.

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