De très grand lac à désert, une étude scientifique met en évidence la rapidité du changement du Sahara

Le nord du Sahara était, il y a 10 000 ans, une vaste savane parsemée de grands lacs et de rivières. Le désert est arrivé en moins de 3000 ans

Le nord du Sahara était, il y a 10 000 ans, une vaste savane parsemée de lacs et de rivière. Photo prise dans le désert libyen, dans la région d\'Al-Kufrah.
Le nord du Sahara était, il y a 10 000 ans, une vaste savane parsemée de lacs et de rivière. Photo prise dans le désert libyen, dans la région d'Al-Kufrah. (PHILIPPE ROY / PHILIPPE ROY)

On connaît les gravures d’antilopes, de girafes et de poissons des grottes du Tassili dans le Sahara algérien. On retrouve ces mêmes gravures rupestres sur le site de Takarkori, dans les montagnes du Tadrart Acacus (sud-ouest libyen). C’est là que les scientifiques du Musée d’histoire naturelle de Belgique et de l’université de Rome "La Sapienza" ont analysé des milliers de fossiles datant de 8 200 à 4 600 ans avant J.-C. Ils ont pu constater que le poisson était alors à la base du régime alimentaire des habitants, confirmant que cette région était autrefois recouverte de lacs et de rivières.Cette étude met en évidence la rapidité du changement climatique dans le Sahara : moins de 3 000 ans.

Les chercheurs ont analysé 17 500 fossiles datant de 10 200 à 4 650 ans prélevés près du site de Takarkori. Ils ont constaté que 80% des restes d'animaux appartenaient à des poissons d’eau douce (tilapias et silures), avec des marques montrant qu'il s'agissait de déchets alimentaires humains. Les poissons étaient alors tellement abondants qu'ils constituaient la très grande majorité du régime alimentaire des habitants, révèle cette nouvelle étude parue le 19 février 2020 dans la revue PLOS One.

La région est aujourd'hui l'une des régions les plus arides du monde. Balayée par les vents et recouverte de dunes de sable, la température moyenne y dépasse les 40 °C l'été et la pluviosité est d'à peine 0 à 20 mm par an.

Durant la période de l'Holocène, entre 12 000 et 6 000 ans avant J.-C, le Sahara était une vaste savane, avec une végétation luxuriante, des lacs et des marais peuplés d'hippopotames, de crocodiles et de poissons. 

L’assèchement progressif des lacs en à peine 3000 ans

L'étude met surtout en évidence le changement rapide de climat intervenu dans le Sahara à cette époque. Alors que les arêtes de poisson représentent 90 % des restes datés de 10 200 à 8 000 ans, cette proportion chute brutalement à 40 % dans la période la plus récente (5 900 à 4 650 ans). "La quantité de poissons diminue avec le temps, concomitamment à une augmentation de la contribution des mammifères, ce qui montre que les habitants de Takarkori se sont progressivement concentrés sur la chasse et l'élevage", décrivent les auteurs. Un changement de régime contraint par l'assèchement de la région, qui a débuté vers 8 000 ans avant J.-C

Plusieurs lacs ont alors subi des baisses de niveau importantes, jusqu'à disparaître complètement autour de 5 500 ans. Les habitants ont cependant pu continuer à pêcher dans la rivière, comme le montre la proportion croissante de silures (vivant dans des milieux saumâtres) par rapport au tilapia, une espèce mieux adaptée aux rivières. "Il est cependant étonnant de constater que le poisson reste un pilier de l'alimentation des éleveurs, même à la période la plus récente, indique Savino di Lernia. Ce qui montre que ces derniers étaient d'excellents pêcheurs".

Cette découverte apporte un indice supplémentaire sur le mode de vie des habitants d'Afrique à l'Holocène. Le Tadrart Acacus est bien connu pour ses peintures rupestres décrivant la faune de l'époque : éléphants, girafes, autruches, chevaux... Le site de Takarkori a révélé une quantité impressionnante d'informations. On y a notamment découvert les premiers signes en Afrique de la culture de céréales et du stockage de graines, des preuves de fabrication de yaourts et de bouillies retrouvées sur des tessons de poterie, ainsi que des restes humains, naturellement momifiés, de pasteurs du Néolithique. Aujourd'hui, les rares nomades qui parcourent le désert avec leurs dromadaires ont intérêt à prévoir des réserves d'eau.