"Les shebabs veulent créer un groupe jihadiste proprement kenyan"

Au lendemain de la terrible attaque de Garissa, au Kenya, Roland Marchal, chercheur au CNRS et spécialiste des conflits en Afrique, revient sur les spécificités de ce groupe jihadiste.

Des forces de sécurité kenyanes montent la garde à Nairobi (Kenya), peu après l\'attaque contre l\'université de Garissa, le 2 avril 2015.
Des forces de sécurité kenyanes montent la garde à Nairobi (Kenya), peu après l'attaque contre l'université de Garissa, le 2 avril 2015. (ANADOLU AGENCY / AFP)

L'attaque meurtrière contre l'université de Garissa, au Kenya, jeudi 2 avril, a remis en lumière la dangerosité des islamistes shebabs somaliens. Le groupe, avant tout connu dans le contexte somalien, mène depuis plusieurs années des raids sanglants dans la région. La dernière attaque de cette ampleur était celle du centre commercial Westgate de Nairobi, en septembre 2013.

Présentés comme affaiblis, ils ont probablement voulu faire une démonstration de force en tuant au moins 147 étudiants, selon Roland Marchal, chercheur au CNRS et spécialiste des conflits en Afrique. 

Francetv info : Pouvez-vous d'abord rappeler qui sont les shebabs ?

Roland Marchal : C'est une organisation radicale qui est née entre 2004 et 2005 au sein des tribunaux islamiques. Ces derniers avaient d'abord été mis en place à Mogadiscio [la capitale officielle de la Somalie, bien que l'Etat soit failli] pour faire face à l'insécurité. Les shebabs, les "jeunes", en arabe, étaient l'une des milices rattachées aux tribunaux. Ils se sont surtout développés après l'intervention éthiopienne de décembre 2006 en Somalie. C'était, à l'origine, davantage une réaction nationaliste que religieuse. Depuis, leurs effectifs ont considérablement augmenté puisqu'ils sont passés d'une cinquantaine, à l'époque, à 10 000 ou 15 000 en 2009.

Ils ont attaqué l'université de Garissa, au Kenya, à 150 km de la frontière somalienne. Pourquoi sont-ils allés si loin, et hors de leur territoire ?

Je vois trois raisons principales à cette attaque. D'abord, les shebabs avaient besoin de fragiliser la présence militaire du Kenya dans la région de Kismayo, dans le sud-est de la Somalie. Les Kenyans y sont très présents pour protéger leur frontière, ce qui gêne beaucoup les shebabs. Après une telle attaque sur le territoire kenyan même, la population va s'interroger : "Où sont nos soldats ?" Une réussite pour les islamistes. Le Conseil de sécurité de l'ONU avait anticipé de tels problèmes. Il ne voulait pas que les pays voisins de la Somalie participent à la mission de l'Union africaine en Somalie (Amisom) justement pour éviter ce genre de problèmes.

Ensuite, cet attentat répond à la volonté des shebabs de créer un groupe jihadiste proprement kenyan. Ce sont leurs liens de plus en plus forts avec Al-Qaïda dans la péninsule arabique qui ont mené à cette idée, même si leurs actions visent presque exclusivement les pays voisins qui participent à l'Amisom. On dit d'ailleurs que le chef du commando de Garissa n'était pas somalien, mais appartenait à l'ethnie kikuyu [l'ethnie majoritaire au Kenya] à laquelle fait aussi partie, par exemple, le président kenyan.

Enfin, et surtout, ils veulent montrer qu'ils sont toujours là. On parle assez peu de la Somalie dans les médias, et la communauté internationale répète que les shebabs sont affaiblis. Ils devaient réagir et frapper fort pour être vus, un peu comme le font Boko Haram ou le groupe Etat islamique.

Sont-ils vraiment affaiblis ?

Ils ont perdu pratiquement toutes les villes du centre-sud de la Somalie. Ils ont aussi perdu le contrôle des ponts, ce qui rend plus difficiles les mouvements rapides d'armement lourd et d'hommes par camions. Mais ils restent très présents dans les campagnes et, dès qu'on quitte les villes, ça devient vite très dangereux. Quant aux pertes qu'ils ont subies ces derniers mois, elles handicapent peu l'organisation, qui s'adapte.

Donc, en termes absolus, oui, les shebabs sont plus faibles aujourd'hui. Mais en termes relatifs, face à la "re-nationalisation" des contingents de l'Amisom, qui se coordonnent de plus en plus mal et gèrent seuls leurs secteurs [les différents contingents nationaux ont divisé le territoire somalien en secteurs géographiques bien distincts], ces islamistes restent dangereux.