Ethiopie : critiques contre les méthodes de l'armée à l'encontre des groupes armés

Les violences intercommunautaires mettent à l'épreuve le Premier ministre Abiy Ahmed et sa politique de fédéralisme ethnique.

Des soldats éthiopiens tentent de contrôler une manifestation à Addis Abeba le 17 septembre 2018.
Des soldats éthiopiens tentent de contrôler une manifestation à Addis Abeba le 17 septembre 2018. (MULUGETA AYENE/AP/SIPA / AP)

L'armée est accusée d'abus dans la répression des manifestations dans la région d'Oromia (ouest et sud de l'Ethiopie), l'une des neuf régions administratives du pays. Manifestations qui ont fait des dizaines de morts depuis 2019

L'un des anciens alliés du chef du gouvernement, Jawar Mohammed, qui appartient comme le Premier ministre Abiy Ahmed à l'ethnie oromo, le plus important groupe ethnique du pays, est "accusé d'attiser les mécontentements", rapportait franceinfo en novembre. De son côté, Jawar Mohammed affirme qu'Abiy Ahmed veut désormais "instaurer une dictature"

Les tensions sont anciennes. En 1992, un Front de libération oromo (OLF) avait lancé une lutte armée contre le pouvoir central d'Addis Abeba. Mais en juillet 2018, dans le sillage de la politique réformatrice du Premier ministre Abiy Ahmed, le parlement l'avait retiré de la liste des organisations "terroristes", permettant à ses principaux dirigeants de revenir d'exil. 

Répression tous azimuts

A Nekemte, ville de l'ouest de l'Ethiopie, située dans la région Oromia, tant les habitants, que les partis d'opposition et les défenseurs des droits de l'homme imputent aux soldats beaucoup de bavures. L'agence France Presse cite ainsi le cas de Desta Garuma, un conducteur de pousse-pousse de 27 ans, poursuivi par des soldats et abattu près de sa maison de trois balles dans le dos. Selon sa famille, il ne s'était jamais vraiment intéressé à la politique. Ses proches ignorent pourquoi l'armée éthiopienne en est arrivée à la conclusion qu'il était impliqué dans un mouvement rebelle. Son décès n'est "qu'un exemple des nombreux abus" imputés à l'armée, rapporte l'AFP.

Pour les leaders communautaires de la cité, c'est la population qui souffre le plus de la répression contre les rebelles. Celle-ci s'est intensifiée cette année et prend différentes formes : coupures internet, restrictions pesant sur les activités politiques, arrestations de masse... L'armée éthiopienne récuse les accusations selon lesquelles ses activités mettraient les civils en danger.

Mais pour les habitants de Nekemte, la présence des soldats rappelle les régimes autoritaires passés et ternit l'image du Premier ministre Abiy Ahmed, le prix Nobel de la Paix 2019. Ce dernier essaie de mener le pays vers des élections très attendues en août 2020. Mais il fait face à des violences intercommunautaires qui mettent à l'épreuve son système de fédéralisme ethnique.

Ceci est particulièrement déconcertant pour des Oromos qui s'imaginaient pouvoir tirer bénéfice de l'arrivée au pouvoir, en avril 2018, du réformateur Abiy Ahmed, premier chef de gouvernement issu de leurs rangs.

Quand les réformes sont arrivées, nous espérions tous que ce genre de chose n'arriverait pas aux Oromos. Mais maintenant, ils viennent aux portes de nos maisons et tuent nos enfants sous nos yeux.Likiu, la mère du conducteur de pousse-pousse abattuà l'AFP

Assassinats, attentats à la bombe, enlèvements en Oromia

Avec ses actions répressives, l'armée cible l'Armée de libération oromo (OLA), considérée comme responsable d'une série d'assassinats, d'attentats à la bombe, de vols à main armée et d'enlèvements en Oromia. Auparavant bras armé du Front de libération oromo (OLF), l'OLA avait coupé les liens avec ce parti d'opposition et compterait quelques milliers de membres. Après avoir passé des années en exil, l'OLF  a été autorisé à rentrer en Ethiopie après la prise de fonction de l'actuel Premier ministre. 

Le gouvernement reste silencieux sur les opérations militaires menées à Nekemte et dans la région alentour, appelée Wollega. Le général chargé des relations extérieures pour l'armée nationale les défend en disant n'avoir pas entendu parler de civils tués. Les soldats agissent "comme il se doit dans cette région pour faire disparaître les éléments opposés à la paix", a-t-il affirmé à l'AFP.

Selon certains observateurs, les efforts de contre-insurrection paraissent avoir redoublé d'intensité depuis janvier.

Il semble que le gouvernement a décidé de faire un effort accru pour complètement éliminer la menace des groupes armés dans la zone.William Davison, analyste spécialiste de l'Éthiopie pour l'International crisis group (ICG)à l'AFP

Pour nombre d'habitants de Nekemte, c'est bien l'armée et non la rébellion qui est source d'instabilité, constate l'AFP.

Détenus battus à coups de bâton

Un responsable communautaire de la ville, Asfaw Kebede, âgé de 60 ans, dit s'être alarmé l'an passé des arrestations sans chef d'accusation de jeunes gens dans le palais Kumsa Moroda, une ancienne attraction touristique transformée, selon les habitants, en prison improvisée.

Quand Asfaw a commencé à amener de la nourriture aux détenus, il a été à son tour emprisonné par les soldats dans une cellule obscure pendant six semaines, avec une centaine d'autres prisonniers, a-t-il raconté à l'AFP. Aucune véritable nourriture, ni soins de santé n'étaient disponibles, se souvient-il. Le palais était rempli de serpents et de souris, qui rentraient dans les cellules. Les détenus se bousculaient pour s'en éloigner et étaient battus à coups de bâton, ajoute-t-il.

Les partis d'opposition subissent aussi la présence militaire. Des dirigeants de l'OLF et du Congrès fédéraliste oromo (OFC) racontent que leurs bureaux ont été fermés à de multiples reprises et certains de leurs membres détenus.

De telles pratiques ont l'effet inverse de celui recherché et renforcent la popularité de l'OLA, estime Tamirat Biranu, chef d'une congrégation évangélique à Nekemte. "Les jeunes sont très tristes de ce qui arrive et sont en colère contre le gouvernement. Résultat : certains d'entre eux rejoignent les rebelles", déclare-t-il. 

Si la situation est alarmante à Nekemte, elle est peut-être encore pire dans les zones rurales situées plus à l'ouest, où le réseau téléphonique est coupé depuis des mois, souligne Asebe Regassa, enseignant à l'université de Wollega. En 1995, cette région occidentale, qui était l'une des entités administratives du pays, a été supprimée et divisée entre la région Oroma et celle de Benishangul-Gumaz.

Il y a des meurtres quotidiennement dans les zones ruralesUn enseignant à l'université de Wollegaà l'AFP

Selon cette source, les paysans craignent de procéder aux récoltes. Ils redoutent que les soldats ne les accusent de chercher à nourrir les rebelles.

Désastre humanitaire

Véritable mosaïque, l'Ethiopie compterait plus de 80 ethnies et près de 300 langues et dialectes. "Il existe un peu partout (des affrontements intercommunautaires) dans ce pays de 107,5 millions d'habitants", écrivait Le Monde en avril 2019. A cette période, on comptait "déjà près de 3 millions de déplacés, soit 1 million de plus" qu'en 2018. "Ce désastre humanitaire passe pourtant sous les radars puisqu’à l’étranger, ce sont plutôt les réformes du premier ministre qui font la une", ajoutait le quotidien français. "Désastre humanitaire"  : une expression pourtant employée par plusieurs médias ces dernières années...