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Egypte: enfants des rues, les oubliés des lois sécuritaires du régime Sissi

Sous couvert de «sécurité nationale», le président égyptien Sissi vient de promulguer une nouvelle loi encadrant l’activité des organisations non gouvernementales (ONG). Après la remise en cause des libertés conquises depuis la chute de Hosni Moubarak, ce texte entrave l’activité d’associations caritatives. Une tragédie dans un pays où 24 millions de personnes vivent sous le seuil de la pauvreté.
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France Télévisions Rédaction Afrique
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Des «enfants de la rue» du Caire jouant à la fondation Banati, une association de la société civile œuvrant à sauver du naufrage les enfants sans abris. (MOHAMED EL-SHAHED/AFP)

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a promulgué le 29 mai 2017 une nouvelle loi règlementant l’activité des organisations non gouvernementales. Adopté en novembre 2016 par le parlement, le texte impose des restrictions qui touchent également toute collaboration avec les Nations Unies.
 
En vertu de cette loi, les ONG ne peuvent mener un travail de terrain ou d’enquête d’opinion sans autorisation préalable. Elles ne peuvent pas non plus «coopérer de quelque manière que ce soit avec des instances internationales sans l’accord nécessaire».

Les ONG étrangères sous contrôle de l'armée, du renseignement et du ministère de l'Intérieur 
Selon les nouvelles dispositions, les ONG étrangères seront désormais soumises au contrôle d’une instance composée de représentants de l’armée, du renseignement et du ministère de l’Intérieur.
 
«L’Etat agit sans stratégie ni vision», a commenté Mohamed Zaree, le directeur du programme Egypte à l’Institut pour les études des droits de l’Homme du Caire. Cette loi est «la pire de l’Histoire» et va concrètement empêcher les ONG d’accomplir leur mission.
 
Après le recul des libertés gagnées depuis la chute d'Hosni Moubarak et le muselage des médias, la gouvernance de l’ancien général devenu président en 2014 s’attaque désormais aussi aux associations apolitiques qui s’estiment pénalisées au moment ou les subventions publiques sont réduites et où la hausse des prélèvements obligatoires menace leur survie financière.
 
Ces associations jouent depuis longtemps un rôle social important en fournissant nourriture, habillement, soins médicaux et éducation. Une aide indispensable dans un pays en crise économique où 24 millions d’Egyptiens vivent sous le seuil de la pauvreté et où pas moins de 16.000 enfants vivent dans la rue, selon des statistiques officielles.
 
Des «dizaines de milliers» d'enfants sans abris selon l'Unicef
Un chiffre sous-évalué selon l’Unicef, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance, qui parle de «dizaines de milliers» de ces enfants sans abris. Depuis des décennies, ils sillonnent, pieds nus et en haillons, les rues de la capitale pour mendier ou grappiller quelques pièces en nettoyant les pare-brise des voitures à l’arrêt aux feux rouges, sans que l’Etat ne soit en mesure de régler le problème.
 
«Les principaux facteurs qui poussent les enfants à quitter leur maison sont liés aux violences domestiques (…), à l’inceste et à la pauvreté», explique à l’AFP Bruno Maes, le représentant de l’Unicef en Egypte.
 
De son côté, Ahmed Kamal, actif au sein d’un programme gouvernemental dédié aux enfants sans abris, a lui-même du mal à les placer en raison de tracasseries administratives.
 
«La loi ne nous permet pas d’accueillir des enfants sans un certificat de naissance. La plupart appartiennent à la deuxième ou troisième génération née dans la rue et ils n’ont pas de papiers», affirme cet employé du ministère de la Solidarité sociale. «Les pères refusent de reconnaître leur progéniture. Et pour leur fournir des papiers d’identité, il faut des procédures administratives très longues», explique Ahmed Kamal.
 
La nouvelle loi du président Sissi limite l'action caritative dans un pays en crise économique
Malgré les difficultés juridiques, l’association Banati (mes filles), fondée en 2009, a établi un centre d’accueil dans l’ouest du Caire. Elle réussit à arracher des enfants au monde de la rue en leur fournissant les papiers nécessaires.

 
Mais «le problème s’aggrave, c’est sûr, les chiffres augmentent et les enfants de la rue sont de plus en plus jeunes», déplore Hana Aboul Ghar, la directrice de Banati.
 
En donnant la priorité aux lois sécuritaires, le pouvoir égyptien limite l’action des associations caritatives non gouvernementales. Il restreint le champ des solutions possibles au problème des enfants de la rue, et des femmes, issues de milieux défavorisées, menacées de s’y retrouver à tout moment.

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