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Lutte contre la pauvreté : les méthodes d'évaluation prônées par la Nobel d’économie Esther Duflo changent la vie de millions de pauvres

L'économiste française présentait le 29 juin 2022 à Paris les 37 projets soutenus par son nouveau fonds d’innovation, lancé avec le soutien de l'Agence française de développement.

Article rédigé par Michel Lachkar
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 4 min
Les prix Nobel d'économie, Esther Duflo et Abhijit Banerjee (en arrière plan), lors d'une conférence au MIT, la prestigieuse université américaine, le 14 octobre 2019.   (JOSEPH PREZIOSO / AFP)

Esther Duflo a présenté le 29 juin 2022 à Paris les premiers projets retenus par son Fonds d'innovation pour le développement (FID), lancé en 2021 par le gouvernement français avec l'objectif "de gagner en efficacité dans la lutte contre la pauvreté".

Evaluer les idées prometteuses

"Si les idées prometteuses de lutte contre la pauvreté ne manque pas, encore faut-il les évaluer scientifiquement, démontrer leur efficacité et réussir à les déployer", a lancé en introduction la co-lauréate française avec Abhijit Banerjee du prix Nobel d'économie en 2019. C'est toute l'ambition du FID, présidé par Esther Duflo et dont les premiers projets sont déjà là : prolonger la conservation du manioc de trois jours à 18 mois par un traitement approprié qui peut réduire les pertes agricoles de l'ordre de 40%; développer des frigos alimentés à l’énergie solaire dans les villages isolés afin de conserver fruits et légumes plus longtemps; promouvoir l'alphabétisation des adultes dans le nord du Niger grâce au téléphone mobile; résoudre les conflits agro-pastoraux en organisant un dialogue direct entre agriculteurs et éleveurs…

Quand on sait qu'un tiers de la production agricole est abandonné au bord des champs, que la chaîne de froid est absente des campagnes faute d’électricité, que les conflits entre éleveurs et agriculteurs font des milliers de morts chaque année, on comprend mieux la portée de ces idées, qu'il reste à transformer en actions.

Invalider les mauvaises solutions

Les intuitions pour réduire la pauvreté et les inégalités ne manquent pas, encore faut-il les tester, les valider, les encourager et les répliquer pour qu’elles finissent par aboutir et améliorer le quotidien des plus pauvres. Favoriser ces avancées à toutes les étapes du projet, c’est la fonction première du FID, doté d’un budget de 15 millions d’euros. D'autant que les meilleures idées peuvent s’avérer d’une grande complexité à concrétiser, avec des parcours semés d’embûches.

"Il existe de nombreuses idées prometteuses susceptibles de réduire la pauvreté, mais ce n'est qu'en les testant rigoureusement que nous pourrons identifier celles qui fonctionnent réellement."

Esther Duflo, prix Nobel d'économie

à franceinfo Afrique

"Beaucoup d’entrepreneurs affirment faire du profit et avoir en même temps un impact positif sur la société ou l'environnement. C'est souvent une simple croyance. Ce que l’on fait avec le FID, c’est justement de vérifier scientifiquement l'impact social d'un projet par des études comparatives de terrain, comme on montre l'efficacité d'un médicament avant de le lancer sur le marché."

Esther Duflo et son équipe de chercheurs du MIT, la prestigieuse université américaine où elle enseigne, ont révolutionné l'approche économique du développement. "Avant, on avait quelques idées simples comme la croissance, même si on ne savait pas très bien ce qu'elle mesure et à qui elle bénéficie. Nous, nous voulons réduire la pauvreté en partant des problèmes de terrain et essayer d'y apporter une solution avec les acteurs locaux."

Une méthodologie développée depuis 20 ans avec succès en Inde, en Amérique latine et en Afrique par le MIT et les universités du monde entier. Dans les années 2000, le MIT a mené de nombreuses recherches de terrain sur l'intérêt de suventionner l'apport d'engrais ou encore les moustiquaires, avec des résultats qui ont déjà changé la vie de centaines de millions personnes. 

500 millions de bénéficiaires

Depuis une dizaine d'années des milliers de chercheurs à travers le monde se sont emparés de ces méthodes. La ministre togolaise des Nouvelles technologies Cinda Lawson a affirmé avoir suivi les conseils d’Esther Duflo pour envoyer des aides financières par transferts téléphoniques aux populations les plus pauvres du pays. Plus simples, moins chères et plus rapides à mettre en place que des aides alimentaires, selon les chercheurs du MIT. Cela a permis de mieux faire accepter par ces populations les périodes de confinement durant la crise du Covid, sachant que les plus pauvres doivent travailler tous les jours s'ils veulent faire manger leurs enfants.

Parmi les nombreuses idées/projets présentés à Paris, l'utilisation d'un baume répulsif anti-moustiques à base de beurre de karité certifié par l'OMS. Constatant l’habitude des mères burkinabè de masser leurs enfants avec du beurre de karité, l’idée est venue de l’enrichir d’un répulsif anti-moustique. Le FID va appuyer une enquête auprès de 1 600 ménages comptant au moins un enfant de moins de trois ans. Cette étude doit permettre une réduction significative de la transmission du paludisme dans les villages du Burkina Faso.

Soigner par les cheveux

Autre projet "décoiffant" soutenue par le FID, améliorer la santé mentale des femmes, à travers la sensibilisation des coiffeuses. "Les salons de coiffure sont des lieux ou la parole des femmes se libère", affirme avec passion Marie-Alix de Putter, fondatrice de l'ONG Health by Air (soigner par les cheveux). Cette jeune femme a eu, après un drame personnel, l'intuition que les coiffeuses peuvent être, si elles sont sensibilisées, les premieres à détecter les problèmes de santé mentale. Des troubles qui touchent des millions de personnes en Afrique, mais qui ont encore un caractère tabou. L'aide du FID va permettre de former à la psychologie un premier échantillon de 200 coiffeuses en Côte d’Ivoire.

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