Kenya : en quête de pluie, des éleveurs scrutent leur portable plutôt que le ciel

Les périodes de sécheresse se succèdent de plus en plus rapidement dans le centre et le nord du pays. Pour savoir où il va pleuvoir, les tribus locales s'en remettent aux applis.

Au nord et au centre du Kenya, la sécheresse est de plus en plus présente, obligeant les éleveurs à parcourir de nombreux kilomètres avant de trouver de quoi nourrir leurs troupeaux. Photo prise le 23 janvier 2017 sur le plateau nord-ouest du mont Kenya.
Au nord et au centre du Kenya, la sécheresse est de plus en plus présente, obligeant les éleveurs à parcourir de nombreux kilomètres avant de trouver de quoi nourrir leurs troupeaux. Photo prise le 23 janvier 2017 sur le plateau nord-ouest du mont Kenya. (TONY KARUMBA / AFP)

Les anciens des tribus Rendille et Samburu ne savent plus à quel nuage se vouer. Depuis des générations, ils ont pris l'habitude d'observer le ciel de leur région pour annoncer l'arrivée de la pluie, mais aujourd'hui le téléphone mobile fait mieux l'affaire, indique l'AFP. Pendant des décennies, leur science du ciel leur a permis de guider les troupeaux vers les bons pâturages. Leur analyse du moindre signe de pluie – ici, du vent, là, un nuage en formation les prenait rarement en défaut.

Ces dernières années pourtant, les périodes de sécheresse plus fréquentes et plus intenses ont tout chamboulé. Les membres du clan ont dû parfois marcher durant des jours avec leurs bêtes, en ne rencontrant qu'une succession de rivières asséchées et de terres craquelées. De plus, la longue saison des pluies qui vient normalement arroser de mars à juin la grande moitié nord du pays et les voisins, comme la Somalie ou l'Ethiopie, s'annonce cette année très insuffisante, précise encore l'AFP.

Le bétail c'est la (sur)vie

"Il ne pleut plus comme il pleuvait avant", constate Nandura Pokodo, venu vendre ses chèvres squelettiques au marché à bétail de Merille (nord). "Année après année, il est de plus en plus difficile de trouver des pâturages", se lamente cet éleveur qui a perdu 20% de son troupeau, et donc de sa richesse, en ce printemps 2019. "Vous pouvez parcourir une longue distance et (les bêtes) meurent en chemin... C'est une vie très difficile", explique à l'AFP Kaltima, éleveuse à Marsabit, de plus en plus préoccupée par la situation climatique. Dans cette moitié nord du Kenya, des millions d'éleveurs et leurs proches dépendent entièrement du bétail pour (sur)vivre, selon des méthodes traditionnelles d'élevage extensif.

"A présent, j'utilise ça"

Kaltima, 42 ans, a sauté le pas de la modernité. Désormais, elle fixe un peu moins le ciel, mais consulte un peu plus son portable : des prévisions météorologiques lui parviennent par SMS sur son téléphone. Elles lui indiquent à une échelle très précise les zones les plus susceptibles de recevoir des précipitations.

Plus besoin d'envoyer en éclaireurs des guerriers du clan. "Ils se lèvent très tôt le matin et ils observent les nuages, ils regardent la Lune, pour décider où aller. Mais à présent, j'utilise ça", dit fièrement Kaltima en regardant sur son portable les dernières prévisions météo envoyées par SMS dans la langue de son clan Rendille. Le service qu'elle consulte est alimenté par les prévisions d'une société américaine "d'intelligence agricole", aWhere, fondée en 1999. Les destinataires peuvent consulter les informations sur des téléphones mobiles très basiques et peu coûteux sur le marché kényan, notamment lorsqu'ils sont achetés d'occasion.

A 411 km au nord de la capitale Nairobi, ces éleveuses de chèvres s\'apprêtent à vendre leurs bêtes au marché de Merille, dans la province de Marsabit (30 avril 2019).
A 411 km au nord de la capitale Nairobi, ces éleveuses de chèvres s'apprêtent à vendre leurs bêtes au marché de Merille, dans la province de Marsabit (30 avril 2019). (TONY KARUMBA / AFP)

Onze morts dans une dispute pour un point d'eau

Ces prévisions météorologiques hebdomadaires permettent non seulement de pérenniser les troupeaux, mais aussi d'améliorer la sécurité des communautés. La raréfaction des points d'eau et des pâturages conduit en effet à une compétition accrue entre pasteurs. Dans certains endroits, des violences ont éclaté. Beaucoup d'éleveurs sillonnent désormais les pistes du nord kényan avec une kalachnikov en bandoulière.

Une dispute pour un point d'eau entre deux groupes a ainsi fait 11 morts près de la frontière éthiopienne début mai, selon la presse locale. Samuel, éleveur de 22 ans à Marsabit, met à profit le service de SMS pour déminer les tensions avec d'autres clans. "Quand je reçois un message (indiquant l'arrivée de la pluie), je téléphone (à d'autres éleveurs du clan) et je leur dis : 'Ne partez pas, la pluie arrive ici prochainement'", explique-t-il à l'AFP, limitant ainsi les déplacements de ses collègues sur les terres associées à d'autres clans.

La tech devrait se développer

La société de nouvelles technologies Amfratech (lien en anglais), qui a lancé ce service en début d'année, voudrait convaincre plusieurs dizaines de milliers d'éleveurs, dans le cadre d'un projet financé en grande partie par l'Union européenne. D'autres acteurs sont aussi à pied d'œuvre pour tenter d'améliorer le quotidien des pastoralistes et, ce faisant, de protéger un secteur qui représente plus de 12% du Produit intérieur brut (PIB) kényan, selon la Banque mondiale.