Comment Hollande veut rabibocher la France et l'Algérie

Le président de la République, en voyage à Alger aujourd'hui, veut tourner la page Sarkozy tout en évitant l'écueil de la repentance.

François Hollande (C) lors d\'une cérémonie d\'hommage aux Algériens tués par la police le 17 octobre 1961 lors d\'une manifestation, à Asnières (Hauts-de-Seine), le 17 octobre 2011.
François Hollande (C) lors d'une cérémonie d'hommage aux Algériens tués par la police le 17 octobre 1961 lors d'une manifestation, à Asnières (Hauts-de-Seine), le 17 octobre 2011. (PATRICK KOVARIK / AFP)

C'est une visite qui a été longuement fignolée : pas moins de cinq ministres se sont rendus à Alger depuis l'élection de François Hollande, en mai, pour déminer le terrain. C'est que l'enjeu est d'importance. Pour sa première visite dans la capitale algérienne les 19 et 20 décembre, le président veut rompre avec les tensions sans fin qui polluent les relations entre les deux pays et tourner la page de la présidence de Nicolas Sarkozy. François Hollande souhaite envoyer un "signal", estime le député PS Razzy Hammadi. Pour lui, la France et l'Algérie ont besoin de passer à "une relation décomplexée".

Et pour y parvenir, Hollande peut capitaliser sur quelques atouts. En Algérie, où neuf Français sur dix sont des binationaux, il a obtenu 63% des voix dès le premier tour. Son meilleur score à l'étranger après les Comores (64%). Un signe du crédit dont bénéficie le président français de l'autre côté de la Méditerranée. Les autorités algériennes ont d'ailleurs vu d'un bon œil son arrivée à l'Elysée. Enfin, François Hollande entretient un lien quasi intime avec le pays. De quoi tenter de raviver les relations avec l'Algérie, pôle de stabilité dans une région secouée par les conséquences des révolutions arabes et le terrorisme islamiste au Sahel.

Une décennie de tensions

Et les relations franco-algériennes ont bien besoin de cette normalisation. Depuis près d'une décennie, malgré plusieurs tentatives, elles n'ont jamais été apaisées. En 2003, Jacques Chirac avait reçu un accueil triomphal en Algérie. La visite avait débouché sur la déclaration d'Alger. Les deux pays s'engagaient alors à établir un "partenariat d'exception" à la fois politique, économique et culturel. Mais, quand le Parlement français vote en 2005 une loi reconnaissant le "rôle positif" de la colonisation, le président Abdelaziz Bouteflika dénonce une "cécité mentale, confinant au négationnisme et au révisionnisme". Patatras, tout s'écroule.

Nouvelle tentative de rapprochement en décembre 2007. Nicolas Sarkozy, nouvellement élu, tente de recoller les morceaux et fait le déplacement à Alger. Il évoque des "crimes" perpétrés des deux côtés. Mais il est rétif à toute excuse ou repentance et crispe l'aile conservatrice du Front de libération nationale (FLN), le principal parti algérien. Pire, la proximité de Nicolas Sarkozy avec le Maroc agace à Alger. Les deux pays ont un contentieux sur le Sahara occidental et leurs frontières sont fermées.

Finalement, "la coopération s'était considérablement ternie" avec Nicolas Sarkozy, constate Jean-François Daguzan, directeur adjoint à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et bon connaisseur de l'Algérie. La promesse d'un traité d'amitié entre les deux pays est définitivement enterrée et la visite, sans cesse repoussée, d'Abdelaziz Bouteflika à l'Elysée n'aura jamais lieu durant le mandat de Nicolas Sarkozy, contrairement à celui de Jacques Chirac.

Hollande tente le compromis

"Disons que Nicolas Sarkozy est resté sur un modèle de non-repentance. François Hollande l'a maintenu dans le principe, mais assoupli sur le fond", analyse Jean-François Daguzan. Un compromis, une petite nuance que le président socialiste veut exploiter pour se rapprocher d'Alger.

Il a reconnu la répression "sanglante" de la manifestation d'Algériens à Paris, le 17 octobre 1961. Le Parti socialiste cherche à faire adopter une loi pour consacrer le 19 mars journée nationale du souvenir des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie – en souvenir du 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu au lendemain de la signature des accords d'Evian. Et il a choisi de se déplacer en Algérie avant d'aller au Maroc. Cependant, Hollande refuse la "repentance" demandée par plusieurs partis, notamment islamistes. "L'histoire doit servir à bâtir l'avenir et non à l'empêcher", a-t-il estimé il y a un mois.

L'Algérie va-t-elle jouer le jeu ?

Le président français parviendra-t-il à s'extirper de la question mémorielle ? "Hollande est suffisamment habile pour se démarquer de l'ère Sarkozy", note Saad Khiari, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). "Il peut parler un langage de franchise et de clarté, expliquer qu'il y a eu une véritable guerre coloniale, avec des morts des deux côtés et du ressentiment, mais qu'il faut faire table rase du passé." D'autant qu'il bénéficie d'un avantage : "Il est trop jeune pour avoir fait la guerre d'Algérie et il n'a pas à assumer le passé de Mitterrand ou de la SFIO. Il ne se sent pas du tout comptable d'un passé dont il n'est pas partie prenante."

Reste à voir si l'Algérie est prête à tourner la page. En France, la repentance est au centre du débat, mais "les Algériens n'en parlent pas", rapporte Saad Khiari. Selon lui, "les Algériens attendent des bouleversements, des modifications, sur le plan de la vie de tous les jours, la vie économique, politique, sur les libertés..." Finalement, "de part et d'autre, il y a une volonté d'effacer certaines aspérités". Selon lui, les Algériens se montrent surtout attentifs à la définition d'un partenariat "d'égal à égal" pour qu'il n'y ait pas trace de "néocolonialisme".