Soupçons de viols en Centrafrique : trois questions sur le "lanceur d'alerte" Anders Kompass

D'après le quotidien britannique "The Guardian", ce cadre de l'ONU depuis trente ans est à l'origine de la fuite du document accusant des soldats d'avoir violé des enfants en Centrafrique.

Le Suédois Anders Kompass, directeur des opérations de terrain au Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits humains, le 24 avril 2014, à Genève (Suisse).
Le Suédois Anders Kompass, directeur des opérations de terrain au Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits humains, le 24 avril 2014, à Genève (Suisse). (FATIH EREL / ANADOLU AGENCY / AFP)

Au lendemain des révélations accusant des soldats français de viols sur des enfants en Centrafrique, certains se demandent comme ce scandale a éclaté.

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D'après le quotidien britannique The Guardian, qui a mis l'affaire au grand jour, la personne à l'origine de la fuite est Anders Kompass, directeur des opérations de terrain au Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits humains, cadre de l'ONU depuis trente ans. Francetv info revient sur les circonstances de ces révélations qui lui ont valu d'être suspendu.

Pourquoi a-t-il fait fuiter l'affaire ?

L'ONU indique avoir lancé une enquête au printemps 2014. Anders Kompass a transmis aux autorités françaises, en juillet 2014, un rapport intitulé "Abus sexuels sur des enfants par les forces armées internationales" en réaction à l'inaction de l'ONU. En effet, The Guardian explique qu'il a contacté Paris "à cause de l'incapacité des Nations unies à faire cesser ces abus".

Mais d'après une source anonyme au sein de l'ONU, le responsable avait fait fuiter le rapport une semaine seulement après que le rapport a été finalisé. Difficile de voir dans son geste une action motivée par l'inertie des Nations unies, assure cette source.

"Ce fonctionnaire suédois n'est pas un téméraire, il a trente ans de carrière. (...) Il a dû agir ainsi parce que ça touchait la France : quand ça touche le Tchad, il n'y a jamais de suite. Là, ça touche la France, où il y a une justice indépendante, ça peut permettre de faire bouger les choses", a estimé Florent Geel, responsable du bureau Afrique à la Fédération internationale des Droits de l'Homme (FIDH). Selon lui, l'ONU se tait "en particulier sur la question des crimes sexuels commis par les Casques bleus. Lorsque cela arrive, ils mettent en place des process internes pour que ça se sache rarement ou jamais."

Ce n'est pas la première fois qu'Anders Kompass fait parler de lui. Le Monde rappelle que "des câbles révélés par WikiLeaks avaient mis en lumière un conflit d'intérêts sur la question du Sahara occidental. Il était alors soupçonné d'avoir informé les Marocains sur la question, et d'avoir empêché des enquêtes sur la question des droits de l'homme sur place."

Pourquoi a-t-il été suspendu ?

Anders Kompass a été suspendu le 17 avril et fait actuellement l'objet d'une enquête de l'ONU, a indiqué le conseiller juridique du ministère suédois de la Justice. Farhan Haq, porte-parole adjoint du secrétaire général de l'ONU, a indiqué de son côté qu'il est placé "en congé administratif avec plein salaire".

L'ONU lui reproche "un grave manquement aux procédures", qu'il connaît pourtant parfaitement après plusieurs décennies au sein de l'instance. D'une part, il a transmis le document sans avoir informé sa hiérarchie. D'autre part, d'après les Nations unies, Anders Kompass a commis une faute grave en transmettant le rapport sans avoir retiré les noms des victimes, des témoins et des enquêteurs. Farhan Haq a expliqué que cela était susceptible de les "mettre en danger".

"La version préliminaire a été fournie de manière non-officielle par un membre de l'équipe aux autorités françaises à la fin juillet avant même d'être transmise à la direction du bureau du Haut commissaire aux droits de l'Homme", a confirmé un porte-parole de l'agence onusienne basée à Genève.

Est-ce un lanceur d'alerte ?

"Notre conclusion préliminaire est qu'une telle conduite ne peut pas être considérée comme celle d'un lanceur d'alerte", a souligné Farhan Haq.

De son côté, Bea Edwards, membre d'une association internationale qui soutient les lanceurs d'alerte, accuse dans le Guardian l'ONU de "chasse aux sorcières", rapporte Le Monde. Et d'ajouter : "En dépit de la rhétorique officielle, il y a très peu d'engagement à la tête de l'organisation [des Nations unies] pour protéger les lanceurs d'alerte et une forte tendance à politiser toutes les questions, peu importe le degré d'urgence."

L'ONG GAP, qui milite pour le soutien aux lanceurs d'alerte, ironise sur son site web (en anglais) : "Qu'obtenez-vous lorsque vous signalez et potentiellement arrêtez l'abus présumé d'enfants innocents ? Un prix ? La reconnaissance du public ? Essayez plutôt une suspension, une enquête fouillée sur votre vie et une possible révocation."